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LE MYSTERE

Un silence bref.

On t’aura dit souvent que j’avais fui le monde et que j’avais été lâche, que j’étais lâche, que j’avais aban- donné maman ; ils n’ont que ça à dire, que l’on a fui le monde, que nous fuyons le monde : si tu savais par combien de larmes, et du sang de mon corps et du sang de mon âme j’ai voulu sauver cette âme-là ! Pardonnez- moi, mon Dieu, cet orgueil à jamais, d’avoir osé choi- sir une âme à la sauver.

Un long silence.

Mais quand l’âme a passé devant le Tribunal, si Dieu l’a condamnée à l’Enfer éternel, nos œuvres ne valent pas pour elle ; elle est morte : nos prières ne valent pas pour elle ; pour elle nos souffrances ne valent pas. Ne donnons pas pour elle, ne donnons pas en vain pour elle nos œuvres vivantes, nos prières vivantes, nos souffrances vivantes : il faut laisser les morts ense- velir leurs morts.

Jeannette

Elle cesse de filer pour engager la discussion.

— Alors, madame Gervaise, quand vous voyez qu’une âme se damne ---

Madame Gervaise

avec une sourde violence extrême ; comme un cri d’en dessous :

— Jamais nous ne savons si une âme se damne.

Jeannette

— Hélas ! noussavonsbienqu’ilen estqui se damnent.

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