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prolétariat, et quelle tentation présentée aux avocats généraux de la démagogie ! Mais plus que le vague religieux de l’inculpation, des poursuites et du procès, la précision économique de la sanction m’épouvante. C’est le journaliste jeté à la misère, c’est le journal acculé à la faillite pour avoir blessé une des organisations. Les journalistes, cependant, sont aussi des ouvriers. Le Parti qu’ils servent sera-t-il pour eux un patron impitoyable ?

Ainsi le Congrès a piétiné sur un de nos plus chers espoirs. Combien de fois n’avons-nous pas déploré que nos journaux socialistes et révolutionnaires eussent, pour la plupart, des mœurs bourgeoises. Mais il faut bien que le journal vive. Il faut que le même papier porte au peuple un article qui le libère et une annonce qui, en un sens, l’asservit. Je n’ai jamais, depuis le commencement de l’affaire, senti une impression de défaite aussi lourde que le jour où Vaughan nous annonça dans l’Aurore que le journal publierait, comme tout le monde, un bulletin financier, une chronique financière. Le journal s’envole donc, emportant la parole d’affranchissement et l’annonce d’asservissement, le génie ou le talent révolutionnaire avec l’absinthe réactionnaire, les tuyaux des courses, les théâtres immondes. Le journal emporte le mal et le bien. Le hasard fera la balance, bonne ou mauvaise. Quelle angoisse pour l’écrivain, pour l’homme d’action, pour l’orateur génial, de savoir et de voir que sa prose couche avec ces prospectus indicateurs ! Cette angoisse n’a-t-elle pas une résonance profonde au cœur même de son œuvre, n’y introduit-elle pas des empêchements, des impuissances ? Comme le talent des uns et comme le génie du grand orateur