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LETTRE DU PROVINCIAL

retraite. La vie étant un peu moins chère qu’à Paris, je réussis à nourrir ma récente famille. Mais je réussis tout juste. Il me reste quelques sous pour acheter les nouvelles de ce qui se passe. Les marchands ne vendent que le Petit Journal. Je me suis abonné à la Petite République, parce qu’elle est un journal ami et parce qu’elle représente assez bien pour moi le socialisme officiel révolutionnaire ; je me suis abonné à l’Aurore parce qu’elle est un journal ami et parce qu’elle représente assez bien pour moi le dreyfusisme opiniâtre et révolutionnaire. Je me suis abonné au Matin, parce qu’il n’est pas malveillant et donne assez bien les nouvelles intéressantes. Surtout je me suis abonné au Mouvement Socialiste pour toutes les bonnes raisons que tu connais. Cela fait déjà 75 francs par an. C’est presque tout ce que je puis. Si j’étais un partisan déchaîné de la glorieuse Luttedeclasse, il y aurait un moyen : je me dirais que, sauf quelques boursiers miséreux, tous ces enfants assis sur leurs bancs à leurs tables devant moi sont des bourgeois, fils et petits-fils de bourgeois, que je dois donc les abrutir et non pas les enseigner, pour précipiter la ruine et pour avancer la corruption intérieure de cette infâme société bourgeoise, qui, à ce que nous ont assuré les orateurs des réunions publiques, travaille de ses propres mains à sa propre destruction. Ce serait un sabotage d’un nouveau genre. Je ne préparerais pas mes leçons. Je ne corrigerais pas ou je corrigerais mal mes devoirs. J’aurais ainsi beaucoup de temps de reste. Je pourrais, quand mes élèves seraient ainsi devenus trop faibles pour suivre ma classe, leur donner, comme on dit agréablement, des leçons particulières. J’aurais ainsi quelque argent de

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