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LETTRE DU PROVINCIAL


De la Province,
jeudi 21 décembre 1899,


Mon cher Péguy,

Aussi longtemps que l’affaire Dreyfus a duré, je me suis efforcé, à mes risques et périls, et surtout à mes frais, de rester à Paris. Nous sentions que cette crise était redoutable, nous savions qu’elle était en un sens décisive, et, autant que nous le pouvions, nous étions présents. Nous achetions sept ou huit journaux le matin, même des grands journaux, même des journaux cher, comme le Figaro bien renseigné. Puis nous achetions des journaux à midi, quand il y en avait. Puis nous achetions des journaux à quatre heures, les Droits de l’Homme ou le Petit Bleu. Puis nous achetions des journaux le soir. Nous dévorions les nouvelles. Nous passions des heures et des jours à lire les documents, les pièces des procès. La passion de la vérité, la passion de la justice, l’indignation, l’impatience du faux, l’intolérance du mensonge et de l’injustice occupaient toutes nos heures, obtenaient toutes nos forces. Parfois nous descendions en Sorbonne ; il fallait repousser

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