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une importance artificielle, et qu'ainsi que je te l'ai dit, le méfait le plus redoutable qu'ils pourraient commettre serait de s'imposera l'attention de braves gens, comme le sont sans doute la plupart de tes lecteurs, de distraire les honnêtes gens de leur vie et les travailleurs de leur travail et les ouvriers de leur œuvre.

Là est le vice capital de tes cahiers : ils sont intéressants. Je ne te reproche pas, comme on l'a fait, qu'ils sont trop personnels, trop individuels, et qu'on t'y voit trop. D'abord cela n'est pas rigoureusement exact. Et ensuite j'aime encore mieux qu'on parle et qu'on écrive à la première personne du singulier, et même à la troisième, comme César, mais en se nommant, que de se manifester sous le nom de critique objective ou de méthode proprement sociologique. Votre ami Pascal me semble avoir été injustement sévère à l'égard des écrivains et en général des auteurs. Ce mot d'écrivains, et surtout ce beau mot d'auteurs, pour qui l'entend au sens originel, a un sens professionnel très honorable et tout ce que l'on peut dire c'est qu'il y a beaucoup moins de bons auteurs que de bons charpentiers. Mais ce n'est pas de la faute aux bons auteurs s'il y avait et surtout s'il y a plus de mauvais auteurs que de mauvais charpentiers. Ou plutôt c'est un peu de la faute aux bons auteurs, qui sont trop faciles aux camaraderies littéraires ; mais ce n'est pas beaucoup de leur faute ; et si l'on avait le temps d'essayer d'en faire le calcul, on s'apercevrait aisément que la faute en est aux mauvais auteurs eux-mêmes, et surtout au public et aux snobs, qui est beaucoup trop indulgent pour cette espèce d'exercices. Croyez bien que si le public avait reçu comme il convenait ce Cyrano de Bergerac, dont les