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— Peut-elle m’intéresser ?

— Je ne le crois pas.

— Contez-la moi donc.

— Je travaillais pour un patron collectif.

— Comment cela ?

— J’étais employé pour une Société anonyme à capital et personnel variables ; ce que je nomme un patron collectif était, si vous le voulez bien, le conseil d’administration de cette Société. Un matin je me sentis malade. C’était le commencement de ce qui vient de se consommer. Je fis dire à mon patron que je ne pourrais pas y aller. Puis, par endurance et par vanité, je me levai quand même et je me harnachai. Le harnois soutient la bête. Quand on a des souliers cirés, on marche, à moins d’en être où j’en suis aujourd’hui. Quand j’arrivai à mon bureau, je vis clairement que mes patrons voulaient bien ne pas me faire voir qu’ils ne croyaient pas un mot de ce que je leur avais fait dire.

— Cette histoire en effet m’intéresse peu. Nous la retiendrons cependant pour quand nous causerons du patronat individuel et du patronat collectif. C’est une question considérable. Beaucoup de socialistes s’imaginent que la Révolution sociale consistera sûrement à remplacer le patronat capitaliste par un certain patronat de fonctionnaires socialistes.

— Je m’imagine au contraire que la révolution sociale consistera sans doute à supprimer le patronat : aussi on me nomme anarchiste.

— Ne nous laissons pas effrayer par les mots. Pensez seulement à la misérable situation de tous les ouvriers