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LE MIRAGE

faire oublier ses journées trop ardentes et ses nuits trop accablantes.

Seules, annonciatrices de l’automne, de rares feuilles commencent à jaunir aux branches des ormes.

Si le jour baisse plus vite, les soirées sont encore belles ; l’air est plus tiède, plus moite.

Ce soir-là, des traînées de jaune subsistaient dans le ciel sur lequel les nuages, bizarres et fantastiques de forme, profilaient la noirceur de leur contour. Les phlox se dressaient sur leurs tiges, des phlox blancs qui poussaient près de la galerie.

En passant, Fabien en cueillit un, le respira.

— C’est toi qui les a semés ?

— Non, ils sont vivaces. C’est moi qui ai semé les autres fleurs, celle de la platebande au bord de l’allée… Aimes-tu les fleurs ? Puisque tu pars ce soir, je vais t’en cueillir un bouquet. Tu les emporteras à Montréal pour garnir ta chambre. Tant qu’elles ne seront pas fanées tu penseras à moi… après… après… tu vas m’oublier ?

— Tu sais bien que je ne t’oublierai pas. Avec elle, il se pencha sur les fleurs, les fleurs pourpres, les fleurs blanches, mauves et roses.

Avec ses ongles, elle pinçait les tiges qui s’inclinaient puis elle les arrachait et les jetait en une masse multicolore sur le vert du gazon.

Ils s’assirent sur les marches du perron et demeurèrent quelques instants sans parler. Les dernières traînées jaunâtres s’évanouirent au ciel et bientôt les nuages se perdirent et se confondirent dans le bleu foncé du firmament.

— Ainsi tu pars demain ?

— Oui.

— Tu as hâte ?

— Je ne sais plus.

Et c’était vrai qu’il ne savait plus s’il était heureux ou malheureux de s’enfoncer dans l’inconnu des villes.

Devant cette petite fille, il n’était plus maître de ses pensées. Dès qu’il se trouvait en sa présence, il subissait le charme de sa personne. Il ne pouvait se défendre d’une certaine sujétion vis-à-vis d’elle. Ne l’avait-elle pas obligé, un jour, à lui dire qu’il l’aimait ? Ne continuait-elle pas son emprise en l’obligeant ce soir à emporter d’elle un souvenir, ces fleurs fragiles qu’il devrait conserver lors même qu’elles seront fanées.

Et pourtant, c’est attiré par une autre qu’il partait.

Pourquoi, en ce moment, était-il avec elle ? N’était-ce pas lui faire croire encore plus qu’il l’aimait et qu’elle était le but de sa vie ?

Cette visite d’adieu qui n’aurait du n’être qu’une visite de politesse entre voisins, était devenue tout de suite l’entrevue de deux êtres jeunes, que le destin a unis et qu’il sépare momentanément.

Quelle inconséquence dans ses pensées et ses actions !

Et à mesure que les minutes passaient, une émotion nouvelle l’empoignait, une sorte de langueur et de trouble mal défini et qu’il ne pouvait analyser. Il se rappela avoir éprouvé quelque chose d’analogue quand au début de ses Belles-Lettres, la Poésie lui fut révélée par la lecture de Musset.

Quel nom donner à ce sentiment ? Était-ce de l’amour, de l’amitié, de la camaraderie ? Même en présence de Lucille Mercier qui pourtant l’affolait et pour qui, si elle le lui eut demandé, il eut fait n’importe quelle folie, il n’avait pas éprouvé ce qu’il éprouvait ce soir et chaque fois qu’il était en présence de Suzanne.

Il était joyeux et triste tout à la fois. Il se sentait attiré vers elle par toutes les fibres de son être moral et physique. Elle exerçait une sorte d’attraction, si bien que tout à coup obéissant à une sorte d’impulsion irraisonnée, il écrasa ses lèvres sur les siennes qui étaient vermeilles.

Surprise, elle céda d’abord, pour se dégager aussitôt.

Le regard humide, la voix mal affermie, elle lui dit :

— Pourquoi as-tu fait cela !

— Parce que je t’aime ! Parce que je m’en vais et que je voulais apporter ce souvenir de toi, ce baiser que je t’ai volé.

— Pourquoi ne me demandais-tu pas de t’embrasser ?

La candeur de sa voix le déconcerta et il regretta de s’être abandonné à ce mouvement irréfléchi.

— Tu me pardonnes, implora-t-il ?

— Oui. Parce que tu m’aimes. M’aimeras-tu toujours ?

— Toujours.

— Certain ? Même là-bas, à Montréal, tu vas penser à moi, tu vas m’aimer ? Même si tu en rencontres d’autres ?… Même si tu la rencontres, elle, avec qui tu dansais au bal cet été ?

— Oui. Ce sera toujours toi que j’aimerai.

— Puisque tu m’aimes moi je t’attendrai.

Subitement il eut honte de lui-même et peur de s’être trop aventuré. Avait-il le droit de parler comme il parlait, de la leurrer de promesses quand au fond de lui-même ?… Mais au fond, il était sincère. Et pour se convaincre, il répéta en lui-même, et à haute voix : « Je t’aime… je t’aime ».

— Je t’aime et je reviendrai vers toi un jour… et tu seras fière de moi.

Ils se levèrent ; elle ramassa les fleurs, les réunit en gerbe et rentra.


Le dîner achève. C’est un dîner bien triste que celui-là, le dernier pris ensemble pour bien longtemps… Dans tout départ, même pour peu de temps, il y a comme un arrachement du cœur.

Le poète ne l’a-t-il pas dit :

« Partir c’est mourir un peu
« C’est mourir à ce qu’on aime. »

— Eh bien ! Va falloir atteler bientôt, dit Fabien avec un soupir. Le train part de Jeanville à trois heures et il y a trois quart d’heure de voiture…

Le frère aîné se leva :

— On va atteler en double.

Quelques minutes après, la voiture attendait devant la porte.

— Tu viens toi aussi, Ernest ?