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LA VIE CANADIENNE 79 FEUILLETON DE LA “VIE CANADIENNE’’ LA VIERGE D’IVOIRE Grand récit canadien inédit par JEAN FÉRON (Suite de la dernière livraison) —Hortense ! Fernand éclata d’un rire d’amère ironie. —Quoi ! tu 11e l’aimes pas ? demanda M. Drolet. —Je ne sais pas ! —Tu ne sais pas ? —Non... Je l’estime... je ne la hais pas. Mais l’aimer comme j’aime l’autre encore ?

non, cela ne se peut pas. . . cela 11e se

pourra jamais ! —Mais alors que vas-tu faire ? interrogea Mme Drolet avec anxiété. —Bien. Je vais rester garçon. Je 11e me marierai pas. E11 marier une autre que Lysiane, je serais malheureux. . . plus malheureux encore ! —Tes promesses à Hortense ? Tes engagements ? —Je briserai tout cela ! s’écria avec une sorte de rage Fernand. D’ailleurs je vais partir... je ne peux plus vivre à Montréal. —Prends garde de devenir fou, mon garçon !

dit gravement le père.

—Fou ? devenir fou ? mais ne voyez-vous pas que je le suis déjà ? Oui, je suis fou ! Oh ! quand j’y pense, ce que j’ai été lâche ! Après avoir prononcé ces derniers mots il s’enfuit à sa chambre. Pendant dix jours Fernand refusa de sortir de la maison. Il passait ses journées à marcher fiévreusement dans l’étude de son père, quand celui-ci était à sa besogne quotidienne sur la rue Saint-Jacques. Et le pauvre garçon maigrissait à vue d’oeil, il pâlissait affreusement, il paraissait en faire une malade mortelle. Très souvent Mme Drolet l’entendait appeler à toute voix : —Lysiane ! Lysiane ! Et ce foyer, qui jusque-là n’avait connu que la joie, s’abîmait dans la douleur et la souffrance. Le père et la mère de Fernand se désespéraient tout autant que leur fils. Que faire ? M. Drolet eut un jour une idée : s’il était possible de faire revivre l’amour de Fernand pour Hortense. Car il croyait sincèrement que son fils avait aimé l’ouvrière, qu’il l’aimait encore, mais que cet amour s’était temporairement effacé devant les remords qui assaillaient l’esprit du jeune homme. Quoi ! il pourrait suffire de la vue d’IIortense pour que Fernand vît se dissiper le voile sombre qui lui dérobait l’image de l’ouvrière. Dans les cas graves et désespérés 011 tente tous les remèdes. M. Drolet résolut d’essayer celui-là. II se rendit à la pension de la jeune fille qu’il trouva tout aussi malheureuse que son fils. Elle, en voyant le père de Fernand, ébaucha un sourire pâle et dit : —Monsieur, soyez le bienvenu dans ma pauvre chambre. Et sans plus elle ajouta : —Vous venez me demander, de la part de votre fils, de renoncer au bonheur qu’il m’a promis, n’est-ce pas ? —Non, mademoiselle, vous interprétez mal ma visite. Je suis venu vous demander de sauver mon fils du désespoir. —N’a-t-il pas retrouvé sa Lysiane ? —Elle n’est plus pour lui ! —Que dites-vous ? s’écria Hortense en bondissant. Lysiane serait-elle morte ? —Non, rassurez-vous. Néanmoins, pour mon fils, c’est tout comme : Lysiane a donné st main à un autre ! Hortense se mit à rire avec sarcasme : —Bon ! je parie que l’autre c’est Philippe Dan j ou ? —C’est vrai ! —Ainsi, je peux comprendre que votre Fernand est très malheureux à cause de ce mariage ? •. Tous droits de traduction, reproduction, adaptation, au théâtre et au cinéma réservés par Edouard Garand 1926.—Copyright by E. Garand 1926.