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LE ROMAN DES QUATRE

lettre qu’elle venait de recevoir et les billets que vous m’aviez fait tenir, Lafond, je pus vous identifier.

— Et quel rôle jouaient Durand et Mouton en toute cette affaire ?

— Deux pantins dont nous tirions les cordes.

— Et Philéas ?

— Un autre pantin ; mais comme celui-ci avait la manie d’écouter aux portes, il fallait soigner sa mise en scène, même lorsqu’on était supposé être seul. Vous vous rappelez la scène du Mont Royal ?

— Et Landry ?

— Je vous présente le nommé Landry, mon ennemi juré, dit Morin en désignant l’ingénieur. Comprenez-vous maintenant que lorsque je le sommais de remettre Lafond en liberté, pourvu que le dit Lafond consentit a s’évader, j’étais certain d’être obéi ?

— Et les brigands de la rue Cadieux, ces hommes qui m’ont causé une telle crainte ? interrogea à son tour Mademoiselle Chevrier.

— De braves gens que vous avez rencontrés à maintes reprises à ma maison de campagne, Notaire : mon beau-frère, Chartier, deux de ses neveux, un de mes cousins et ma vieille servante. Je vous assure, Mademoiselle, que si cette dernière vous a effrayée, elle a eu elle-même aussi peur que vous.

— Et les arrestations ? Opérées également par les mêmes personnes, n’est-ce pas ?

— C’est bien cela. Lors de celle de notre ami, ajouta Morin, nous avons failli nous faire pincer. Vous vous souvenez cette interview donnée au reporter de la « Nation » par le gérant de l’Hôtel, il avait remarqué qu’à peine sortis du Château, le prisonnier et ses gardes causaient amicalement ensemble. Heureusement, on n’a pas remarqué cette anomalie.

— Une dernière question, dis-je, et cette fois, elle s’adresse à Mademoiselle. Pourquoi, après avoir été si longtemps fidèle à votre fiancé et tout en gardant une foi inébranlable en son retour, avez-vous joué la comédie de l’amour avec Mouton ?

— C’est que, quelques instants avant la visite de Mouton, j’avais reçu un mot de Monsieur Morin me demandant d’agir ainsi, non pas de m’engager, mais de laisser espérer. Connue on me demandait le secret, je n’ai jamais dévoilé cet incident. N’est-ce pas, Monsieur Morin ?

— Nous avions besoin d’entraîner Mouton à Québec pour la scène de l’arrestation de Lafond. Je sais que dans la suite, on a calomnié la fiancée de mon ami ; mais ce dernier saura lui faire oublier ces moments de chagrin par toute une vie d’amour et de bonheur.

— Et qu’entendez-vous faire, maintenant ?

— Dès demain, les actions de la « Digue Dorée, Incorporée » seront sur le marché et avec la connaissance que j’ai de la mentalité de nos gens, je suis absolument positif que d’ici un mois les deux millions de dollars d’actions que comporte notre première émission seront épuisés. Si nous étions arrivés sur le marché et avions offert en vente les actions d’une mine inconnue, même si cette mine eut été encore dix fois plus riche que celle découverte par notre ami Lafond, ces actions se seraient vendues à vil prix et même ne se seraient pas vendues du tout. Mais notre position est toute différente. Il n’est pas dix âmes dans notre province qui ne connaissent pas la « Digue Dorée » il n’en est pas cent qui n’aient encore bien vivant à l’esprit la lutte épique qui s’est livrée autour de sa possession et ne se soient pas réjouies du triomphe de son vrai propriétaire. Nous avons commencé par émouvoir le cœur du peuple par le joli roman d’amour Lafond-Chevrier, roman qui ne saura tarder de finir par un mariage, comme tous les beaux romans que le peuple aime. Et puis, nous avons aiguisé son appétit. Elle était donc bien riche cette mine pour que l’on se soit livré une telle guerre autour de sa possession. Maintenant que nous sommes vainqueurs, nous sommes devenus en quelque sorte des surhommes, des héros, des champions. Et, que ce soit une lutte d’adresse, de force ou de ruse, la foule est toujours avec les vainqueurs contre les vaincus. Dans cette lutte qu’elle considère comme homérique, la foule nous a vus vaincre tous les obstacles, commander en maître et être obéis, elle a cru en cette puissance factice, cette force qui commande et longtemps encore elle nous croira invincibles. Et lorsqu’après notre victoire, nous viendrons lui offrir d’en partager les fruits, vous verrez cette foule quelque peu superstitieuse nous confier ses économies.

— Mais avez vous bien le droit de risquer les économies des humbles, êtes-vous bien certain du succès de votre entreprise ?

— Soyez persuadé que si j’avais le moindre doute, je ne le ferais pas. Lorsque Lafond me rencontra, il y a six mois, le plan que je viens de mettre en exécution était en ébullition dans ma tête depuis plus de six ans et si je ne l’avais pas encore réalisé c’est que je n’a-