Page:Paquin, Huot, Féron, Larivière - La digue dorée, 1927.djvu/41

Cette page a été validée par deux contributeurs.
39
LE ROMAN DES QUATRE

dans les fumées du rêve ; et sans bouger il regarda de ses yeux ternes la porte dont il avait tourné la clef. À quoi songeait-il ? Il n’aurait su le dire lui-même. Mais on frappait encore… comme avec fébrilité… Puis une voix timide de femme, mais une voix qui fit bondir de stupeur ce brave Elzébert Mouton… oui, une gentille voix de femme chuchota derrière la porte :

— Ouvrez… ouvrez, Germain !

Elzébert, frotta ses paupières, tira ses cheveux, gratta ses oreilles, et, titubant comme un pochard, alla tourner la clef dans la serrure. Avant qu’il eût eu le temps de voir à qui il avait affaire au juste, une gracieuse jeune fille, vraie silhouette de rêve, lui sauta au cou et se mit à couvrir son visage de baisers fous et de larmes joyeuses. Elzébert se laissa enivrer tout son saoul, c’était si bon, si exquis… il serra ardemment sur lui ce corps frêle et chaud qui exhalait des parfums de fleurs.

— Mon Germain… mon Germain vivant ! murmurait une voix défaillante d’amour et d’ivresse.

Elzébert ne défaillait pas moins, il perdait tout à fait la tête sous cette avalanche de caresses folles et brûlantes, il pressait davantage contre son cœur tout près d’éclater de bonheur cette divine enfant qu’était Jeannette Chevrier.

— Jeannette !… ma Jeannette !… répétait-il en chancelant.

Mais cette voix !… Oui, cette voix produisit un effet curieux sur l’entendement et l’épiderme de la jeune fille. Elle s’échappa violemment des bras qui voulaient encore la retenir… Puis elle poussa un cri… Oh ! quel cri !… Elle recula, comme avec autant d’horreur que si un serpent ou un monstre marin quelconque eût apparu… oui, elle recula, vacillante, et s’appuya rudement du dos dans la porte refermée.

— Elzébert !… Elzébert !… murmurait-elle dans son effarement.


Et lui, réussissant à se débarrasser des liens de la stupéfaction et retrouvant la notion de la réalité, sourit et dit :

— Ah ! on s’est donc retrouvé, ma Jeannette !… Est-ce le bon Dieu qui a voulu ça ?

La jeune fille demeurait incertaine, indécise, hébétée, frottant durement ses yeux rougis de larmes de joie… larmes bien prêtes, peut-être, à devenir des larmes de déception ! Car ces lèvres se pinçaient de chagrin et d’amertume, ses délicieuses petites fossettes se creusaient considérablement…

— Mais qu’avez-vous donc, ma Jeannette ? Et, dites-moi, comment se fait-il que vous soyez ici ?

Elle fit violence à ses nerfs qui l’abandonnaient.

— Et vous… et vous… gronda-t-elle avec une sorte de rancune sauvage, comme si elle lui en eût voulu de l’avoir trompée, (car elle croyait à un truc de ce brave Elzébert) comment se fait-il que vous ayez pris le nom de Germain Lafond ?

Elzébert sursauta… Au fait, il n’avait pu communiquer à Jeannette la décision qu’il avait prise avant son départ de Montréal de prendre le nom de l’ingénieur, et rien d’étonnant que celle-ci en éprouvât de la surprise. Il comprenait bien à présent les débordements de joie de la jeune fille, son exultation, ses caresses, ses baisers… car, ayant appris que telle cabine était occupée par un nommé Germain Lafond, elle avait cru retrouver le fiancé disparu ! Quoi de plus naturel ! Mais, aussi, quoi de plus décevant !

Humblement, zézayant et tandis que ses joues devenaient plus rouges que des pivoines, et avec un accent qui tremblait comme celui d’un enfant grondé par sa mère, Elzébert narra comment il avait convenu avec lui-même d’adopter le nom de son malheureux ami assassiné, et comment, découragé de n’avoir pas retrouvé sa Jeannette sur la rue Mignonne, il avait pris, seul et désespéré, le navire pour Québec.

Jeannette, bonne enfant avant tout, saisit l’humour d’un pur hasard, et comprit mieux combien ce malheureux garçon l’aimait. Elle ébaucha un bon sourire.

— Mon pauvre Elzébert, dit-elle, pardonnez-moi, ce nom de mon ancien fiancé m’a donné un tel coup !… Mais je crois deviner que tous deux encore nous sommes les jouets de quelque fumiste, ou, peut-être mieux, de ces ennemis inconnus qui nous épient dans l’ombre où nous ne pouvons les surprendre. Figurez-vous, après que nous nous sommes quittés, vous pour vous rendre à votre hôtel, moi pour rentrer en ma maison de la rue Mignonne, qu’un camelot s’est approché de moi en grand mystère et m’a remis une lettre disant :