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LE ROMAN DES QUATRE

aventures galantes, mais toutes, elles avaient été des aventures sans lendemain, et jamais il n’avait donné à aucune femme la moindre parcelle de son cœur. Car l’amour c’était une bagatelle ; il ne croyait pas que l’on puisse aimer.

— Rentre donc, imbécile ! cria-t-il comme on frappait depuis déjà quelques minutes dans la porte. Tu as bien pris du temps à trouver… ce que tu as trouvé ?

— Je ne connaissais pas les endroits et je suis revenu à pied.

Et Elzébert défit un paquet qu’il portait sous un bras.

— Regarde ce que j’ai emporté… du Gin… du bon vieux John…

— Après ?

— Une bonne bouteille de scotch.

— Rien qu’une ?

— Plus une autre.

— Avec ça on passe la nuit debout. Mets-toi à ton aise et allume un cigare. Elzébert, je me sens communicatif ce soir, et tu vas me faire le plaisir d’écouter tout ce que je vais te conter sons ouvrir ta vénérable boîte. Comment aimes-tu notre installation ?

— Elle n’est pas mal.

— Demain, nous irons nous habiller de neuf. Je veux que tu sois élégant, Elzébert. Si tu faisais des conquêtes à Québec ?

— Moi, je suis comme toi, je ne crois pas aux femmes !

— Tu as déjà de l’expérience ? C’est le cas de dire qu’il n’y a plus d’enfants. Conte-moi ton expérience !

— Elle est simple : j’ai aimé une jeune fille. Je devais l’épouser dans un mois, mais elle a rencontré un autre, et elle m’a planté là. Un point… c’est tout.

— Bravo ! Au moins, tu es un homme intéressant. Tu as un passé. Sers-nous quelque chose… j’ai soif. Il y a longtemps que nous n’avons bu de la bonne boisson. Te rappelles-tu du tord-boyaux de Golden-Creek ?

— C’était mieux que rien !

Paul Durand était un homme expansif. Il lui fallait extérioriser tout ce qu’il ressentait. Depuis la veille, il était la proie d’une vague à l’âme dont la cause se rattachait à sa visite chez Jeannette. Il n’avait pas à se le cacher, la jeune fille lui avait plu. Elle l’avait impressionné fortement, à tel point que durant tout le trajet en chemin de fer, il n’avait cessé d’y penser. À quoi bon, elle était fiancée à un autre, à son ami ! Cet autre, il est mort… Et puis… et puis tout cela c’est pour le goût de l’avenir, pour mettre dans sa vie l’élément romanesque qui va manquer. Ce serait du nouveau. Mais comment la revoir ? Quel prétexte inventer ?

Soudain il s’arrêta et donnant, selon sa manie, une formidable tape sur l’épaule d’Elzébert, il s’écria :

— Eurêka !

— Quoi ?

— J’ai trouvé !

— Mais quoi ?

— Un moyen sur de la revoir !

— Je ne te comprends pas… ta boisson te fait-elle déjà effet ?

— Imbécile ! Tu seras toujours l’imbécile que tu étais, que tu es… et que tu seras. Que penses-tu de Jeannette Chevrier ?

— Je pense beaucoup de bien… que veux-tu que je pense ? Qu’elle est la plus charmante du monde ?

— Écoute-moi, Elzébert, et regarde-moi ! Crois-tu que je puisse plaire aux femmes ?

— Pourquoi pas ?

— Tu as raison, je ne suis ni pire ni mieux qu’un autre. C’est vrai que je suis taillé à coups de hache, j’ai les traits épais… et je n’ai rien de raffiné…

— Ça te donne un air plus mâle.

— Sûr ?

— Puisque je te le dis.

— Servons-nous une autre rinçade, Elzébert, et buvons au succès de notre prochaine aventure, la plus difficile de toutes.

Un choc de verres et deux coudes qui se lèvent, deux langues qui claquent, l’opération est terminée.

— Après avoir joué aux prospecteurs, aux trappeurs et aux courreurs de bois, poursuivit Paul, nous allons jouer aux détectives, aux redresseurs de torts, aux protecteurs des orphelines, aux vengeurs… Elle a raison : il a été assassiné.

— Qui, elle ?

— Jeannette… Elle a raison : Germain n’est pas mort d’un accident… il est mort assassiné !

— C’est un accident pur et simple !

— Imbécile ! Combien de fois vais-je te répéter que tu es un imbécile ? Elzébert, tu ne t’appelles pas « Mouton » pour rien. Tu as l’esprit borné comme un mouton. Tâche, au moins, de suivre comme un mouton !

— Pour te faire plaisir.

— Suis mon raisonnement. Quand on lui a appris qu’il était mort, elle a dit qu’elle le savait. Ça été plus fort qu’elle. Ensuite, à plusieurs reprises elle a manifesté cette conviction. Malgré les preuves qui te pa-