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deux par la justice : le premier, pour avoir séduit une enfant et ravi sa fortune ; le second, pour avoir suborné la sœur de sa femme, et avoir troqué l’une contre l’autre.

Ces choix ont choqué jusqu’à la moralité, quelque débonnaire qu’elle soit, la Chambre des lords. Que devaient-ils produire sur la société américaine, si morale, si austère ?

La même vanité, qui appelait autour de lord Durham ceux qui l’enivraient des fumées du plus grossier encens, le mit aux pieds de certains hommes qui l’avaient outragé avec fureur et dont il voulait à tout prix être loué.

De tous les hommes odieux aux Canadiens, pas un qui le fût à plus juste titre que l’éditeur du journal, le Montreal-Herald. Tory fougueux, cet homme, nommé Adam Thom, avait depuis plusieurs années traîné dans la boue le nom de tous les ministres whigs et celui de lord Durham.

Mais, le Juhn-Bull ne suffisant pas à alimenter par ses anecdotes calomnieuses la malignité d’Adam Thom, ses correspondances particulières, réelles ou simulées, étalaient au grand jour les turpitudes, vraies ou fausses, de la plupart des hommes marquans dans l’opinion libérale.

À la nouvelle de la nomination de lord Durham, à laquelle des whigs et des radicaux mystifiés applaudirent d’une manière qui paraît si étrange aujourd’hui, ce fut un incroyable débordement d’injures. Les aboiements du Cerbère déchiraient si douloureusement les oreilles de lord Durham, qu’il se hâta de lui jeter le gâteau soporifère. Et quelques semaines après le débarquement pompeux du vice-roi, et parce qu’il l’avait outragé, Adam Thom était son commensal et son conseiller.

Cet homme, qui n’était qu’un partisan passionné, de talents médiocres, journellement excité par l’abus de liqueur fortes, quand il traitait de la politique anglaise, devenait un fou furieux, quand il parlait des Canadiens français. Exalté par la soif du sang, sa haine alors ne connaissait pas de bornes. Depuis plusieurs années, des outrages contre la nation tout entière et des provocations réitérées à l’assassinat contre les représentants les plus populaires souillaient chaque jour les pages de son journal : on l’avait vu figurer, comme chef de bande, dans plusieurs émeutes qui, depuis quatre années, avaient éclaté dans Montréal, émeutes dirigées par des magistrats anglais contre les citoyens qui, dans les élections ou dans la chambre des députés, s’étaient mis en opposition avec le pouvoir exécutif. Ces violences furent-elles jamais réprimées ? En rechercha-t-on une seule fois les auteurs ? Non. Les troupes à la disposition des magistrats ensanglantèrent nos villes ; on violenta le cours de la justice pour interdire aux parens des victimes l’exercice du droit sacré de poursuivre le châtiment du crime devant les tribunaux, et l’on s’empara des procédures, pour soustraire, par des procès simulés, les coupables à toute condamnation.

Adam Thom avait organisé le Doric Club, société armée dans le but avoué de faire main basse sur les Canadiens français si le gouvernement leur accordait l’objet incessant de leurs demandes : un conseil législatif électif. Cinq mois avant sa promotion aux conseils de lord Durham, et alors que les prisons s’emplissaient de Canadiens, il écrivait : « La punition des chefs, quelque agréable qu’elle puisse être aux habitants anglais, ne ferait pas une impression aussi utile sur l’esprit du peuple que la vue de cultivateurs étrangers placés sur l’habitation de chaque agitateur dans chaque paroisse. Le spectacle de la veuve et des enfants étalant leur misère autour des riches demeures dont ils auraient été dépossédés, serait d’un bon effet. Il ne faut pas balancer à exécuter cette mesure. Les commissaires spéciaux doivent être instantanément nommés et chargés de mener à fin le procès de cette fournée de traîtres qui est en prison. Il serait ridicule d’engraisser cela tout l’hiver pour le conduire plus tard à la potence. »

Tel est au Canada le langage de la presse, qui est subventionnée non par des traitements fixes parce que les députés n’en accordent point pour ce genre de services, mais par les honneurs et les charges rétribuées que distribue le gouvernement et auxquels conduisent infailliblement de pareilles diatribes, par les souscriptions des employés anglais et par le monopole des avis ou annonces de l’administration pour contrats et fournitures de toute espèce.