Page:Papineau - Histoire de la résistance du Canada au gouvernement anglais, paru dans Le Temps, 20 mai 1839.djvu/5

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

types achetés en pages d’histoire contemporaine. Les moyens connus, le but est révélé. Par la presse anglaise, vous n’avez appris que des mensonges officiels.

Ce n’est plus à moi à me porter l’accusateur du gouvernement anglais, comme il a été de mon devoir de le faire pendant trente ans de ma vie publique. Ce gouvernement s’est lui-même confessé coupable dans les cent vingt pages in-folio que vient de publier lord Durham. Corruption systématique, péculats honteux, antipathies contre les peuples, exemples révoltants d’irresponsabilité dans les agents du pouvoir, accaparement du domaine public, rien ne manque à ce tableau des misères du Canada, tableau tellement hideux, que son pendant ne pourrait être fourni que par l’histoire d’une autre possession anglaise, l’Irlande.

Et pourtant, l’auteur a uniformément adouci ses formules accusatrices contre l’autorité dont il est l’organe, et à laquelle il veut conserver son sceptre de plomb sur les colonies par de si pitoyables moyens qu’il s’est perdu de réputation comme homme d’État.

Voulant prouver que sa race favorite, la race saxonne, est seule digne du commandement, lord Durham l’a mensongèrement peinte en beau, et il a assombri par les plus noires couleurs le faux portrait qu’il a tracé des Canadiens français. Mais malgré cette avilissante partialité, je renvoie avec confiance les lecteurs équitables à cet étrange rapport, bien convaincu qu’ils en tireront cette conclusion, que les Canadiens n’ont aucune justice à espérer de l’Angleterre ; que pour eux, la soumission serait une flétrissure et un arrêt de mort, l’indépendance, au contraire, un principe de résurrection et de vie. Ce serait plus encore, ce serait une réhabilitation du nom français terriblement compromis en Amérique par la honte du traité de Paris de 1763, par la proscription en masse de plus de vingt mille Acadiens chassés de leurs foyers, enfin, par le sort de six cent mille Canadiens gouvernés depuis quatre-vingts ans avec une injustice incessante, aujourd’hui décimés, demain condamnés à l’infériorité politique, en haine de leur origine française.

Vrai quand il accuse le pouvoir, faux quand il accuse le peuple, le rapport de lord Durham servira aussi à prouver que l’indépendance du Canada est un événement voulu par l’intérêt de l’ancienne comme de la nouvelle France, et par l’intérêt de l’humanité tout entière. C’est pourquoi je donnerai ici un résumé de ce travail, qu’il est d’ailleurs nécessaire de connaître pour apprécier la moralité des faits que j’ai à raconter.

« Pendant long-temps, dit le Rapport, les Canadiens ont été exclus de toute participation au pouvoir, tous les emplois de confiance et de profit ont été l’apanage exclusif d’étrangers d’origine anglaise.

» Jusqu’à une époque récente, cette exclusion était accompagnée d’une insolence qui blessait encore plus un peuple fier que ne le faisait le monopole de la puissance et de la fortune publique.

» Les deux races furent rendues ennemis irréconciliables avant que l’on consentît à offrir aux Français une tardive réparation ; et même alors, le gouvernement n’appela quelques-uns d’eux aux emplois qu’à des conditions plus insultantes pour le peuple que ne l’avait été le système d’exclusion.

» Jamais la présente race de Canadiens français n’aura une soumission loyale pour un gouvernement anglais ; jamais la population anglaise ne supportera une Chambre d’assemblée à majorité française. Les milices, principal moyen de défense de la province en cas de guerre, ne peuvent plus être appelées ; ce serait armer les ennemis du gouvernement. En 1832, le nombre des émigrants arrivant à Québec fut de cinquante-deux mille ; en 1838, de moins de cinq mille. Les personnes attachées au gouvernement se croient si peu en sûreté qu’elles désertent leurs propriétés dans les campagnes pour se réfugier dans les villes. Nulle considération ne peut maîtriser plus long-temps chez les Canadiens un sentiment qui absorbe tous les autres, celui de leur haine contre les Anglais. Pour assouvir leur vengeance et jouir d’un moment de triomphe, ils sont prêts à se soumettre à quelque domination que ce soit, à aider un ennemi quel qu’il soit. Leurs anciennes antipathies contre les Américains ont cessé. Une armée d’invasion peut compter sur l’entière coopération de toute la population française du Bas-Canada.

» D’un autre côté, toute mesure de clémence ou même de justice pour eux est regardée par la population anglaise avec jalousie : car ils savent qu’étant une minorité, le retour vers les principes constitutionnels les soumettrait à une majorité française, et je suis persuadé qu’ils ne le souffriraient pas paisiblement.