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vérités découvertes par les grands esprits qui les ont précédés et qui s’efforcent d’en faire sortir d’autres à leur tour. M. Izoulet a lui-même reconnu ce qu’il y a d’exagéré dans sa formule : « L’âme est la fille de la cité. » Au prix d’une inconséquence, il reconnaît l’importance du facteur individu. « La raison, dit-il, construit la cité et la cité construit la raison, c’est un consensus. Organe et fonction s’entrecréent. La raison est à la fois, j’ose le dire, mère et fille de la cité[1]. » Le cercle vicieux est manifeste ; car il faut bien que l’un des termes soit antérieur à l’autre.

D’une manière générale, il y aurait, comme nous l’avons dit, de fortes réserves à faire sur le rôle social de la solidarité ! — De nos jours, on parle de tous côtés de la solidarité, et on voit en elle le principe par excellence des sociétés, la panacée de tous les maux, la mère de tous les biens. — Il faudrait en rabattre.

La solidarité est au fond un égoïsme à-plusieurs, et l’égoïsme collectif est souvent, tout comme l’égoïsme individuel, cupide et féroce, intrigant et menteur ; bien plus, il a une tendance à exagérer encore et à intensifier dans des proportions inconnues de l’égoïsme individuel ces dispositions qu’on déclare immorales et antisociales chez l’individu mais qu’on déclare morales et respectables chez une collectivité, comme si les égoïsmes, en s’agglomérant, devenaient sacro-saints. On sait assez les effets déprimants exercés sur l’intelligence et la volonté des individus par ces formes de solidarité : la camaraderie, l’esprit de corps[2], l’esprit de coterie, l’esprit de chapelle, etc. On sait comment ces associations diminuent le sentiment de la responsabilité personnelle et renforcent celui de l’impunité et de la cruauté collectives. Si c’est de cette façon que la solidarité est « mère des âmes », les âmes qu’elle pro-

  1. Izoluet, La Cité moderne, p. 208 (Paris, F. Alcan).
  2. Voir notre article L’Esprit de Corps (Revue philosophique, août 1899).