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ce n’est pas la théorie individualiste des grands hommes, mais toute théorie qui, au nom d’un principe quel qu’il sôit, au nom d’un dogme quel qu’il soit, abandonnera l’initiative, l’action individuelle à l’esprit grégaire.

Il faut que cet esprit grégaire disparaisse. Il faut qu’on s’affranchisse de ce besoin de sociabilité veule et lâche qui est le fléau de l’époque moderne. Il faut qu’on sache être soi, vivre en soi et par soi.

Suivant le mot de Pascal, « Pensons à notre salut », à notre salut terrestre, qui n’est pas ailleurs que dans l’indépendance et la maîtrise de soi. C’est peut-être de l’égoïsme. Mais, si égoïsme il y a, cet égoïsme simple et franc vaut mieux que cet égoïsme compliqué et farci d’hypocrisie sociale que certains prônent sous le nom de solidarité, symbiose, etc.

Et surtout pas de dogmes, pas de protection, de tutèle sociale de l’individu. Les dieux sont morts, les religions sont mortes. Les dogmes moraux et sociaux conventionnels sont en train de mourir. L’individu humain ne peut, ne doit compter que sur soi. Il est la pensée et l’action libre, « la flèche du désir vers l’autre rive[1] ».

Nietzche a admirablement rendu ce sentiment dans des termes qui rappellent les lignes magnifiques qui terminent l’Esquisse d’une Morale de Guyau. Des deux côtés, c’est le même accent hautain, stoïque, prophétique ; c’est le même souffle d’avenir qui passe dans l’air : « Nous autres philosophes et esprits libres, à la nouvelle que le dieu ancien est mort, nous nous sentons illuminés d’une aurore nouvelle ; notre cœur en déborde de reconnaissance, d’étonnement, d’appréhension et d’attente, — enfin, l’horizon nous semble de nouveau libre, en admettant même qu’il ne soit pas clair, — enfin nos vaisseaux peuvent de nouveau mettre à la voile, voguer au-devant du danger ; tous les coups de

  1. Nietzche, Ainsi parlait Zarathoustra, § 8.