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Les idées de Nietzche sur les initiatives individuelles ne sont pas sans offrir des analogies avec celles de M. Tarde. Mais Nietzche présente comme plus profonde, plus absolue que ne le fait M. Tarde, la distinction entre les initiateurs et les imitateurs, les esprits primesautiers et les natures moutonnières. Cela revient au fond à la distinction nietzchéenne des maîtres et des esclaves. Le « maître », la nature noble sait prendre une initiative sans craindre un seul instant l’opinion des autres ; car, dit Nietzche, c’est le propre des « maîtres » de créer des valeurs ; au contraire, les esprits moutonniers ne s’attribuent pas d’autre valeur que celle que les autres leur attribuent. Ils attendent le jugement des autres pour se juger eux-mêmes. C’est là la forme peut-être la plus misérable de servitude. « Il faut, dit Nietzche, attribuer à un prodigieux atavisme le fait que l’homme commun, aujourd’hui encore, attend une opinion sur lui pour s’y soumettre alors instinctivement : et non seulement se soumettre à une « bonne » opinion, mais même à une opinion mauvaise et injuste (qu’on songe par exemple à la grosse part d’appréciations et de dépréciations de soi que les femmes pieuses apprennent de leur confesseur, et qu’en général le croyant chrétien apprend de son église[1]. »

Après avoir indiqué d’une manière générale le fait de l’Imitation, voyons quelles sont les lois d’évolution sociale qui s’y rattachent. Ces lois sont les suivantes : 1° passage de la coutume à la mode ; 2° passage de l’Unilatéral au Réciproque ; 3° loi de l’Irréversible en histoire ; 4° loi d’Assimilation progressive.

La puissance de l’imitation est facile à constater dans les sociétés primitives. Certains sociologues[2] se sont demandé si la puissance d’imitation ne va pas en

  1. Nietzche, Par delà le Bien et le Mal, § 261.
  2. Bagehot, Lois scientifiques du développement des Nations, p. 115 (Paris, F. Alcan).