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Page:Nietzsche - Considérations inactuelles, I.djvu/28

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vrai, était assez singulier. On célébrait dans un bruyant cercle de philistins, la mémoire d’un homme qui était, véritablement, le contraire d’un philistin, et, qui plus est, avait péri par la main des philistins, au sens le plus absolu du terme. Je veux parler du superbe Hœlderlin, et l’esthéticien célèbre avait le droit, en cette occasion, de parler des âmes tragiques que la « réalité » fait périr, — le mot réalité, entendu, naturellement, dans le sens indiqué plus haut de « raison du philistin. » Mais la « réalité » s’est faite différente et l’on peut se demander si Hoelderlin serait parvenu à s’orienter dans notre grande époque contemporaine. « Je ne sais pas, dit Fr. Vischer, si sa tendre âme aurait pu supporter la rudesse qui accompagne toutes les guerres, et la corruption que nous voyons s’accroître, depuis la guerre dans les domaines les plus variés. Peut-être serait-il retombé dans la désolation. Il possédait une âme sans défense ; il était le Werther de la Grèce, un amoureux sans espoir ; sa vie n’était que délicatesse et langueur, mais dans sa volonté il y avait aussi de la force et de la détermination, dans son style de la grandeur, de l’abondance et de la vie, au point que, çà et là, il faisait songer à Eschyle. Pourtant, son esprit manquait de dureté ; il aurait dû se servir de l’humour comme d’une arme. Il ne pouvait pas admettre que, bien que l’on soit un philistin, on n’est pas pour cela un barbare. » Ce dernier aveu nous importe, et non