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Page:Nietzsche - Considérations inactuelles, I.djvu/178

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ne peut être supportée que par les fortes personnalités ; pour les personnalités faibles, elle achève de les effacer.

Cela tient à ce que l’histoire brouille le sentiment et la sensibilité, dès que ceux-ci ne sont pas assez vigoureux pour évaluer le passé à leur mesure. Celui qui n’ose pas avoir confiance en lui-même et qui, involontairement, pour fixer son sentiment, demande conseil à l’histoire — « comment dois-je ressentir? » — celui-là, par crainte, finit par devenir comédien. Il joue un rôle, la plupart du temps même plusieurs rôles, et c’est pourquoi il les joue tous si mal et avec tant de banalité. Peu à peu disparaît toute congruence entre l’homme et son domaine historique. Nous voyons des petits êtres pleins de suffisance s’en prendre aux Romains comme s’ils étaient leurs semblables. Ils fouillent dans les résidus des poètes romains, comme s’ils avaient devant eux des cadavres prêts à la dissection, comme s’il s’agissait d’être vils, tels qu’ils le sont peut-être eux-mêmes. Admettons que l’un d’eux s’occupe de Démocrite. J’ai toujours envie de me demander pourquoi donc Démocrite ? Pourquoi pas Héraclite ? Ou Philon ? Ou Bacon ? Ou Descartes et ainsi de suite ? Et encore, pourquoi précisément un philosophe ? Pourquoi pas un poète ? Un orateur ? Et enfin : pourquoi donc un Grec ? Pourquoi pas un Anglais ? Un Turc ? Le passé n’est-il pas assez vaste pour que vous y trouviez quelque