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et pressentir à travers les choses ; suivre des traces presque effacées ; instinctivement lire bien le passé, quel que soit le degré où les caractères sont recouverts par d’autres caractères, comprendre les palimpsestes et même les polypsestes — voilà ses dons, voilà ses vertus. Gœthe les possédait lorsqu’il se trouvait devant le monument d’Ervin de Steinbach I. L’impétuosité de son sentiment déchira le voile de la nuée historique qui le séparait du passé. Il contempla de nouveau pour la première fois l’œuvre allemande, « agissant par une forte et rude âme allemande ». Un sens semblable guida les Italiens de la Renaissance et éveilla derechef chez eux le génie antique de l’Italie, « résonnance merveilleuse de l’éternel jeu des accords », comme dit Jacob Burckhardt. Mais ce sens de la vénération historique et antiquaire atteint sa valeur suprême, lorsqu’il étend sur les conditions modestes, rudes et même précaires, où s’écoule la vie d’un homme ou d’un peuple, un sentiment touchant de joie et de satisfaction. Niebuhr, par exemple, avoue, avec une honnête candeur, qu’il peut vivre heureux et sans regretter l’art dans les marécages et les landes, au milieu de paysans libres qui ont une histoire. Comment l’histoire pourrait-elle mieux servir la vie qu’en attachant à leur patrie et aux coutumes de leur patrie les races et les peuples