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Page:Nietzsche - Considérations Inactuelles, II.djvu/280

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dien. Son art lui-même devient pour lui une perpétuelle tentation de fuite, un moyen de s’oublier, de se stupéfier. Ce moyen transforme et détermine, en fin de compte, le caractère de son art. Celui qui, à ce point, n’est « pas libre » a besoin d’un monde de haschich, de vapeurs étranges, lourdes et enveloppantes, de toute espèce d’exotisme et de symbolisme de l’idéal, ne fût-ce que pour se débarrasser une fois de sa réalité… Il a besoin de la musique wagnérienne… Une certaine catholicité de l’idéal est, avant tout, chez un artiste, presque la preuve certaine du mépris de soi, du « marécage » : le cas de Baudelaire en France, le cas d’Edgar Allan Poë en Amérique, le cas de Wagner en Allemagne. — Me faut-il encore dire que Wagner doit aussi son succès à sa sensualité ? que la musique convertit à soi, à Wagner, les instincts les plus bas ? que cette atmosphère d’idéal sacré, de catholicisme aux trois huitièmes, est un art de séduction de plus ? (Il permet d’une façon ignorante, innocente, chrétienne de laisser agir « l’enchantement » sur soi…) Qui donc hasardera le terme, le terme véritable, pour les ardeurs[1] de la musique de Tristan ? Je mets des gants quand je lis la partition de Tristan… La wagnérie qui étend ses ravages est une légère épidémie de sensualité qui « s’ignore » ; à l’égard de la musique de Wagner, toutes les précautions s’imposent.

10.

La femme hystérico-héroïque que Richard Wagner a inventée et mise en musique est une hybride d’un goût douteux. Que ce type n’ait pas complètement dégoûté, même en Allemagne, cela tient à ceci (et nullement à bon droit) qu’un poète infiniment plus grand que Wagner, le noble Henri de Kleist, a fait en sa faveur le plaidoyer du génie. Je suis bien éloigné de croire que Wagner s’est inspiré de Kleist.

  1. Ardeurs, en français dans le texte.