Page:Nietzsche - Considérations Inactuelles, II.djvu/218

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sont venus les premiers dans la série. Son art agit comme la nature, comme s’il était la nature restaurée et retrouvée. Il n’y a chez lui rien de pompeux, alors que tous les musiciens qui l’ont précédé aimaient à l’occasion à jouer de leur art et à faire parade de leur virtuosité. En face de l’œuvre wagnérienne, on ne songe ni à ce qui est intéressant, ni à ce qui est divertissant, ni à Wagner lui-même, ni à l’art en général ; on sent seulement ce que cet art a de nécessaire. Personne ne pourra jamais calculer de quelle abnégation, de quelle rigueur, de quelle unité de volonté l’artiste eut besoin au moment où son génie était encore en plein développement, pour être à même de faire ensuite, à l’époque de sa pleine maturité, ce qui était nécessaire qu’il fît, et de le faire avec une joyeuse liberté, à chaque moment de son inspiration. Il suffit que nous sentions, dans certains cas particuliers, combien sa musique se soumet, avec une résolution presque impitoyable, aux péripéties du drame, qui apparaissent elles-mêmes inflexibles comme le destin, tandis que l’âme ardente qui remplit ce drame brûle du désir d’errer parfois sans entrave dans le chaos et dans le libre espace.

10.

Un artiste qui possède un tel empire sur lui-même se soumet, sans le vouloir, tous les autres artistes. Pour lui seul aussi ceux qu’il a soumis, ses amis et ses partisans, ne constituent ni un danger, ni un obstacle, tandis que des caractères plus faibles perdent généralement leur indépendance en cherchant à s’appuyer sur leurs