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5.

Wagner plaça la vie présente et passée sous le rayon lumineux d’une connaissance assez puissante pour atteindre des distances considérables. C’est pourquoi il apparaît comme un simplificateur du monde. La simplification du monde consiste toujours en ceci, que le regard de celui qui possède la connaissance domine de nouveau la masse immense et inculte d’un chaos apparent et réunit par des liens puissants ce qui paraissait auparavant dispersé d’une manière irréconciliable. Wagner atteignit ce but en découvrant un rapport entre deux objets qui semblaient mener une existence séparée, chacun restant dans sa sphère : entre la musique et la vie, ainsi qu’entre la musique et le drame. Non point qu’il ait inventé ces rapports ou qu’il les ait créés ; ils existent et se trouvent pour ainsi dire sous les pas de chacun ; car tout grand problème est semblable à la pierre précieuse que foulent en passant des milliers d’indifférents avant que quelqu’un se baisse pour la ramasser. Comment se fait-il, se demande Wagner, que dans la vie des hommes modernes un art comme la musique se soit développé avec une puissance si incomparable ? Point n’est besoin d’avoir médiocre opinion de cette vie moderne, pour s’apercevoir qu’il y a ici un problème. Au contraire, lorsque l’on considère toutes les forces qui sont le propre de celle-ci, lorsque l’on se représente une existence aux aspirations puissantes luttant pour la conscience de la liberté et pour l’indépendance de la pensée, la présence de la musique n’en paraît que plus