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Page:Nietzsche - Considérations Inactuelles, II.djvu/134

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puisse créer quelque chose d’absolument nouveau, ce fait pourrait bien révolter tous ceux qui tablent, comme sur une espèce de loi morale, sur la nécessité régulière de toute évolution. Ils sont lents eux-mêmes et exigent la lenteur chez les autres. Or, ici, ils se trouvent en présence d’un homme qui progresse très rapidement ; ils ne savent pas comment il s’y prend et ils lui en veulent à cause de cela.

Pour une entreprise comme celle de Bayreuth il n’y eut jamais ni signes précurseurs, ni transitions, ni intermédiaires ; Wagner seul connaissait le but et le long chemin qui pouvait y conduire. Cette entreprise est comme le premier voyage autour du monde dans le royaume de l’art et il semble bien que non seulement un art nouveau fut découvert, mais l’art lui-même. Par-là tous les arts modernes connus jusqu’à ce jour apparaissent comme étiolés dans leur solitude, ou comme des arts de luxe à moitié démonétisés. Même les souvenirs incertains et décousus d’un art véritable que nous autres modernes nous tenions des Grecs peuvent s’effacer maintenant, dans la mesure où ils ne sont pas à même de rayonner sous l’empire d’une nouvelle interprétation. Pour un grand nombre de choses le moment est venu de mourir, car cet art nouveau est un art visionnaire, qui prévoit une ruine dont les arts seuls ne seront pas atteints. Son geste avertisseur doit troubler profondément toute notre civilisation actuelle, dès l’instant que se taisent les rires ironiques qu’il avait soulevés par ses parodies. Laissons—le donc jouir du peu de temps qui lui reste encore pour le rire et la joie.

Quant à nous, disciple de l’art ressuscité, nous au-