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AURORE

une aversion contre les hommes pieux et fermes dans leur foi ? Ne les regardons-nous pas, au contraire, avec une vénération silencieuse, en nous réjouissant de leur aspect, avec le regret profond que ces hommes excellents n’aient pas les mêmes sentiments que nous ? Mais d’où vient cette aversion soudaine et sans raison contre celui qui a possédé toute la liberté d’esprit et qui est devenu « croyant » ? Lorsque nous y songeons nous avons l’impression d’avoir vu un spectacle dégoûtant qu’il nous faudrait vite effacer de notre âme ! Ne tournerions-nous pas le dos à l’homme le plus vénéré si nous avions à ce sujet quelque soupçon à son égard ? Et ce ne serait pas puisque nous le condamnerions au point de vue moral, mais à cause du dégoût et de l’effroi qui nous prendraient soudain ! D’où vient cette sévérité de sentiment ? Peut-être l’un ou l’autre voudrait-il nous faire entendre qu’au fond nous ne sommes pas tout à fait sûrs de nous-mêmes ! Que nous plantons autour de nous, au bon moment, les buissons du mépris le plus épineux, pour qu’au moment décisif où l’âge nous rend faibles et oublieux, nous ne puissions plus enjamber notre mépris ! — Franchement, cette supposition porte à faux, et celui qui la fait ne sait rien de ce qui agite et détermine l’esprit libre : combien peu, pour l’esprit libre, le changement d’une opinion paraît-il méprisable en soi ! Combien il vénère, au contraire, la faculté de changer son opinion, une qualité rare et supérieure, surtout lorsqu’on la garde jusqu’à un âge avancé ! Et son orgueil (et non pas sa pusillanimité) va jusqu’à cueillir les fruits défendus du spernere