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AURORE

ment là l’épice la plus mordante dans la chaude boisson de cette joie. Le poète a-t-il donc eu un autre sentiment ? Son ambitieux court à son but, royalement et sans avoir rien du fripon, dès que le grand crime est accompli. Ce n’est qu’à partir de ce moment qu’il attire « diaboliquement » et qu’il pousse à l’imitation les natures semblables ; — diaboliquement, cela veut dire ici : en révolte contre l’avantage et la vie, au bénéfice d’une idée et d’un instinct. Croyez-vous donc que Tristan et Isolde témoignent contre l’adultère, par le fait que l’adultère les fait périr tous les deux ? Ce serait là placer les poètes sur la tête, les poètes qui, surtout comme Shakespeare, sont amoureux de la passion en soi, et non pour le moins de la disposition à la mort qu’elle engendre : cette disposition où le cœur ne tient pas plus à la vie qu’une goutte d’eau au verre. Ce n’est pas la faute et ses conséquences fâcheuses qui les intéressent, Shakespeare tout aussi peu que Sophocle (dans Ajax, Philoctète, Œdipe) : bien qu’il eût été facile, dans les cas indiqués, de faire de la faute le levier du drame, on l’évite expressément. De même le poète tragique, par ses images de la vie, ne veut pas prévenir contre la vie. Il s’écrie au contraire : « C’est le charme de tous les charmes, cette existence agitée, changeante, dangereuse, sombre et souvent ardemment ensoleillée ! Vivre est une aventure, prenez dans la vie tel parti ou tel autre, toujours elle gardera ce caractère ! » C’est ainsi qu’il parle en une époque inquiète et vigoureuse qui est presque ivre et stupéfiée par sa surabondance de sang et d’énergie, en une épo-