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Page:Nietzsche - Ainsi parlait Zarathoustra (trad. Albert, 1903).djvu/391

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bienheureux. Le royaume des cieux, cependant, est chez les vaches. »

« Et pourquoi n’est-il pas chez les riches ? » demanda Zarathoustra pour l’éprouver, tandis qu’il empêchait les vaches de flairer familièrement le pacifique apôtre.

« Pourquoi me tentes-tu ? répondit celui-ci. Tu le sais encore mieux que moi. Qu’est-ce donc qui m’a poussé vers les plus pauvres, ô Zarathoustra ? N’était-ce pas le dégoût de nos plus riches ?

— de ces forçats de la richesse, qui, l’œil froid, le cœur dévoré de pensées de lucre, savent tirer profit de chaque tas d’ordure — de toute cette racaille dont l’ignominie crie vers le ciel,

— de cette populace dorée et falsifiée, dont les ancêtres avaient les doigts crochus, vautours ou chiffonniers, de cette gent complaisante aux femmes, lubrique et oublieuse : — car ils ne diffèrent guère des prostituées. —

Populace en haut ! Populace en bas ! Qu’importe aujourd’hui encore les « pauvres » et les « riches » ! J’ai désappris de faire cette distinction et je me suis enfui, bien loin, toujours plus loin, jusqu’à ce que je sois venu auprès de ces vaches. »

Ainsi parlait l’apôtre pacifique, et il soufflait et suait d’émotion à ses propres discours : en sorte que les vaches s’étonnèrent derechef. Mais Zarathoustra, tandis qu’il proférait ces dures paroles, le regardait toujours en face, avec un sourire, en secouant silencieusement la tête.

« Tu te fais violence, prédicateur de la monta-