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Page:Nietzsche - Ainsi parlait Zarathoustra (trad. Albert, 1903).djvu/169

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DU PAYS DE LA CIVILISATION


J’ai volé trop loin dans l’avenir : un frisson d’horreur m’a assailli.

Et lorsque j’ai regardé autour de moi, voici, le temps était mon seul contemporain.

Alors je suis retourné, fuyant en arrière — et j’allais toujours plus vite : c’est ainsi que je suis venu auprès de vous, vous les hommes actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation.

Pour la première fois, je vous ai regardés avec l’œil qu’il fallait, et avec de bons désirs : en vérité je suis venu avec le cœur languissant.

Et que m’est-il arrivé ? Malgré la peur que j’ai eue — j’ai dû me mettre à rire ! Mon œil n’a jamais rien vu d’aussi bariolé !

Je ne cessai de rire, tandis que ma jambe tremblait et que mon cœur tremblait, lui aussi : « Est-ce donc ici le pays de tous les pots de couleurs ? » — dis-je.

Le visage et les membres peinturlurés de cinquante façons : c’est ainsi qu’à mon grand étonnement je vous voyais assis, vous les hommes actuels !

Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs qui flattaient et imitaient votre jeu de couleurs !