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Page:Nietzsche - Ainsi parlait Zarathoustra.djvu/46

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Mais autre chose est la pensée, autre chose l’action, autre chose l’image de l’action. La roue de la causalité ne roule pas entre elles.

C’est une image qui fit pâlir cet homme pâle. Il était à la hauteur de son acte lorsqu’il le commit : mais il ne supporta pas son image après l’avoir accompli.

Toujours il se vit comme l’auteur d’un seul acte. J’appelle cela folie, car l’exception est devenue la règle de son être.

La ligne fascine la poule ; le trait qu’il a porté fascine sa pauvre raison — c’est la folie après l’acte.

Écoutez, juges ! Il y a encore une autre folie : et cette folie est avant l’acte. Hélas, vous n’avez pas pénétré assez profondément dans cette âme !

Ainsi parle le juge rouge : « pourquoi ce criminel a-t-il tué ? Il voulait dérober. » Mais je vous dis : son âme voulait du sang, et ne désirait point le vol : il avait soif du bonheur du couteau !

Mais sa pauvre raison ne comprit point cette folie et elle le décida. « Qu’importe le sang ! dit-elle ; ne veux-tu pas au moins voler en même temps ? te venger ? »

Et il écouta sa pauvre raison : son discours pesait sur lui comme du plomb, — alors il vola en assassinant. Il ne voulait pas avoir honte de sa folie.

Et de nouveau le plomb de sa faute pèse sur lui, de nouveau sa pauvre raison est si engourdie, si paralysée, si lourde.

Si du moins il pouvait secouer la tête, son fardeau roulerais en bas : mais qui secoue cette tête ?