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Page:Nietzsche - Ainsi parlait Zarathoustra.djvu/224

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Ai-je jamais vu tant de dégoût et de pâle épouvante sur un visage ? Il avait peut-être dormi ? Et le serpent lui est entré dans le gosier — il s’y est attaché.

Ma main se mit à tirer le serpent, à tirer — en vain ! elle n’arrivait pas à arracher le serpent du gosier. Alors quelque chose se mit à crier en moi : « Mords ! Mords toujours !

Arrache-lui la tête ! Mords toujours ! » — Ainsi quelque chose se mit à crier en moi ; mon épouvante, ma haine, mon dégoût, ma pitié, tout mon bien et mon mal, se mirent à crier en moi d’un seul cri. —

Braves, qui m’entourez ! chercheurs hardis et aventureux et qui que vous soyez qui vous êtes embarqués avec des voiles astucieuses sur les mers inexplorées ! vous qui êtes heureux des énigmes !

Devinez-moi donc l’énigme que je vis alors et expliquez-moi la vision du plus solitaire !

Car ce fut une vision et une prévision : — quel symbole était-ce que je vis alors ? Et quel est celui qui doit venir ?

Qui est le berger à qui le serpent est entré dans le gosier? Quel est l’homme dont le gosier subira ainsi l’atteinte de ce qu’il y a de plus noir et de terrible?

— Le berger cependant se mit à mordre comme mon cri le lui conseillait, il mordit d’un bon coup de dent ! Il cracha loin de lui la tête du serpent — : et il bondit en l’air. —

Il n’était plus ni homme, ni berger, — il était transformé, rayonnant, il riait ! Jamais encore homme sur terre ne se mit à rire comme lui !