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si l’on n’y mettait en scène que des personnages de comédie, ou bien A B C, comme lorsqu’on fait quelque démonstration mathématique.

l’Abbé. L’idée est heureuse, et je veux la méditer… On pourrait de cette façon mesurer par l’algèbre, et comparer ensemble le mérite, ou les vices, ou les ridicules des gens : on dirait, de Mesdames de Folaise et de Tirefort, A plus B égales à C, qui serait par exemple une racrocheuse du coin, ou bien Madame…

Mlle. de Franchemotte. (avec humeur) Finissés l’Abbé. Vous mériteriés qu’on mît au bout de votre phrase le nom de quelqu’une de vos parentes, qui, parcequ’elles vous fréquentent, se sont fait les plus détestables réputations. — Voyons le Valère et l’Isabelle du Chevalier.

Le Chevalier. Menacé de mourir de faim au manoir conjugal, le couple fond la cloche, et toujours ensorcelé d’amour, s’envole à Paris avec deux ou trois cents pistoles. „ Les voilà devenus, Mr. le Comte, Mde. la Comtesse, dans un modeste hôtel garni. Bientôt on a des connaissances. Celles qu’on fait dans ce pays-là, si facilement et sans être recommandé, sont ordinairement très mauvaises, et ce qu’on acquiert de protecteurs devrait être fort suspect. Cependant Mr. Valère obtint une lieutenance dans un corps destiné au soutien des insurgens d’Amérique. Madame pendant une absence funeste, à la quelle on a bien eu de la peine à la faire consentir, Madame va vivre décemment en Champagne, chés une Marquise, veuve, qui s’en est coiffée à Paris, où elle est venue pour un procès. Valère vole à la gloire ; en effet il sert fort bien, et s’étant même distingué dans une occasion d’angereuse, il est fait capitaine avec une honorable gratification. Cette campagne fut la dernière.

On repasse en France. Valère, deux autres et moi nous arrivons ensemble à Paris. Au bout de quelques jours étant sur le point de nous disperser, nous formons le projet de faire un souper d’amis, et pour achever de cimenter pour la vie une indissoluble fraternité, nous déterminons d’avoir avec nous une seule femme, que nous épouserons tous quatre pendant la nuit entière, confondant ainsi chés elle nos sentimens et nos vœux, comme nos désirs…