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Le Chevalier. Quelle peste que ces éplucheuses là !…

Mde. de Prudejoye. Quant à moi, je sais bien que dès que je serai veuve, ce qui s’approche grand train. Dieu merci, je fuirai de la province, et courrai me perdre dans Paris, où, dit on, chacun peut vivre inconnu…

Mlle. de Franchemotte. Oui joliment ! J’ai déjà un peu vécu dans ce pays là ; j’accorde qu’on ne s’y fait pas, comme en province une étude de l’ésperance de connaître les nouveaux venus, et de les définir au public, avec tous les accessoires de notre méchant œilletage. Mais au bout du compte, tout se sait à Paris aussi bien qu’ailleurs, une rencontre, un rôle dans quelques aventures singulières, un rien y cause souvent les mêmes désagrémens qu’on songeait à éviter en se perdant ainsi dans la foule…

Le Chevalier. Cela me donne l’occasion de vous raconter l’aventure d’un de mes camarades. Il avait eu la folie d’épouser, par amour, une jolie voisine de campagne, qui n’avait pas un écu. Lui même était le dernier de quatre fils d’un vieux militaire fort indigent. Tous deux (je dis les jeunes époux) avaient des imaginations ardentes et de l’intrigue : d’ailleurs, pas l’ombre d’usage du monde ; au fond d’une province on n’en acquiert point.

La Présidente. Oh ! Si tu veux Chevalier, que nous nous intéressions à l’histoire que tu nous conte, il faut nous nommer tout de suite les masques ; qui étaient ces gens la ? d’où sortaient-ils ?

Le Chevalier, (riant) Le cavalier se nomme Valère, l’amoureuse Isabelle. La scène en Périgord. En êtes vous plus savant à présent ?

Mlle. de Franchemotte. Le Chevalier a raison il ne veut peut être pas que si par hazard quelque jour les intéressés viennent à être connus personnellement de nous, il y ait d’avance dans nos âmes, un germe de mépris pour ces acteurs qui peut-être aussi sont plus malheureux que coupables. La médisance non seulement, ne serait plus dangereuse, mais même elle pourrait devenir morale et salutaire

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