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Franchemotte ayant eu le malheur de faire un enfant, assés publiquement, à seize ans, a été fort malheureuse jusqu’à vingt trois, étant pourlors releguée, avec 600 liv. de pension, dans une rigoureuse communauté. Mais le ciel satisfait de cette dure expiation d’une bien légère faute, a permis qu’un frere unique se fît tuer en duel, afin qu elle héritât de toute la fortune des siens, ainsi réunie sur elle. Cette fille de bon sens sait apprécier ce que sa position a de solidement heureux : il n’y a patelinage des avides jouvenceaux de la ville destinés à la robe, il n’y a ruse des militaires expérimentés, ramenés aux foyers domestiques pendant leurs congés d’hyver ; il n’y a sermons des caffars et des bigottes surannées du lieu, ni caquets de leur part, qui viennent à bout d’ébranler Mlle. de Franchemotte dans l’opiniâtre resolution qu’elle a prise de demeurer célibataire jusqu’à la mort. Le plus ardent chasseur qu’elle eût ci-devant à ses trousses, était ce même chevalier Duhoussoir, (qui est du cercle) avant qu’il n’eût fait fortune, comme elle, mais six mois plus tard. Voilà déjà la plûpart des acteurs de notre Tableau bien connus, quant à leur existence sociale, nous ne dirons qu’un mot du conseiller clerc. C’était un honnête garçon fort gourmand, fort luxurieux, très ignorant, qui ne s’était affublé de la charge de son père, que faute d’avoir pû la revendre avec avantage. Abbé pour avoir un état décent, sans avoir la peine de faire rien de pénible, sa magistrature lui donnait d’ailleurs un vernis fort convenable, n’ayant pas voulu même se faire diacre.

Le monde allait à peuprès ainsi en province, comme dans la capitale avant la révolution. Chacun faisait son possible pour jouïr de la plus grande considération possible, dans le tourbillon social, sans se soucier d’y être bon à quelque chose. L’aisé laissait scrupuleusement à l’indigent toutes les charges publiques et se distillait tous les bénéfices, à l’alambic de son rigoureux égoïsme, et quiconque pouvait avoir des passions assés modérées pour ne point casser les vitres, venait facilement à bout de se permettre, dans le for-intérieur, toutes les petits infamies qui pouvaient l’amuser, sans que sa réputation cessât de fleurer comme baume. Il ne faut pour cela qu’avoir de l’or, au moyen de quoi l’hypocrisie a toujours provision de

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