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ne pas fermer les yeux sur une très petite nonconvenance „ et vaut-il la peine de chicaner pour l’avantage d’un seul instant, sur l’ouvrage du bonheur de toute la vie !

C’est ainsi qu’avait très philosophiquement raisonné Monsieur de la Grapinière, lors qu’à trente deux ans il avait épousé sa jolie moitié… A trente deux ans ! va s’écrier ici quelqu’épilogueur. Comment donc a fait, pour se marier si tard, un homme qu’on nous a peint comme ambitieux et convaincu de ne pouvoir s’élever que par une alliance ! — La réponse est toute simple : comment ne devine t’on pas que, si l’on veut vivre, il importe de conserver le plus long tems qu’on peut une liberté précieuse. Aussi long tems que Meur. de la Grapinière avait été jeune, quoiqu’il ne fut ni beau, ni bien fait de sa personne, il n’avait pourtant pas manqué de moyens de faufiler avec la qualité, s’étant fait comme une petite cour de ce ramassis de Comtes, Marquis, Chevaliers ruinés, intrigans et parasites, aussi communs à Paris du tems de l’ancien régime que le sont les hannetons au mois de mai. Ayant été tout ce tems là le Milord pot au feu de mainte égrillarde vraiment ou faussement titrée ; comptant même au nombre de ses plus illustres bonnes fortunes certaine chanoinesse d’Allemagne, avec la quelle il avait mangé lestement un million dont il revenait un dixième à deux géans de gardes françaises qu’elle protégeait à huis clos ; l’heureux la Grapinière avait pu constamment rêver, l’après midi, qu’il était un seigneur : avec cette chimère et l’or, dont manquent le plus souvent ceux qui sont des seigneurs tout de bon, Mr. de la Grapinière, qui même avait d’avance dans son tiroir un grand cordon et une plaque brillante dont il devait se décorer un jour, après avoir remercié la ferme générale, notre homme, dis-je, avait d’un jour à l’autre, passé si bien son tems qu’il était parvenu, garçon, (comme nous l’avons dit) jusqu’à sa trente deuxième année. Sa passion romaine pour les Arts, son gout grec en fait de voluptés charnelles, l’avaient ainsi maintenu dans un parfait équilibre entre les avantages du célibat et ceux du mariage…

Mais notre intention n’est point de faire le roman complet de Mr. de la Grapinière ; il ne s’agit ici que de savoir au juste ce que