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selles ayant favorisé trois fois le même, ont eu (bien compté) leur succulente demi-douzaine, ce qui par tout pays peut s’appeller passer fort agréablement deux heures d’horloge.

On ne débarque qu’à 10 heures au lieu, d’où l’on est parti, tant parcequ’on remonte le cours de la rivière, que parceque le sang ne roule plus autant d’esprits vitaux dans les bras quoique robustes des heureux bateliers. On se quitte, au bût, avec hypocrisie ; car presque tout l’office est à prendre l’air sur la terrasse ; mais on est convenu sur l’eau, du jour et de l’heure où l’on pourra se revoir.

Mde. la Duchesse n’était point encore rentrée ; elle survint un quart d’heure après ; ce fut pour bien plaindre sa chère compagne de s’être peut être ennuyée toute seule au château ?

Avouer une promenade de deux femmes tête à tête, c’était une si innocente confidence ! On en paya la tendre curiosité de Mde. la Duchesse, bien éloignée d’imaginer alors que des bateliers pussent être des hommes, et que par conséquent l’honneur d’une lectrice et d’une soubrette de cour pût courir avec pareilles brutes l’ombre d’un danger. La Duchesse elle même n’avait pas si bien passé son tems. Elle avait fait un brelan funeste où par parenthese, elle soupçonnait un peu la vieille harpie de Maréchale de s’être entendue finement avec son neveu pour la voler. Mr. de Beaucontour, dont l’ingrat Vicomte n’avait pas même demandé des nouvelles, quoiqu’il la sçût attachée à la Duchesse et dans le voisinage, la lectrice, dis-je, fut persuadée que le Vicomte ne serait plus pour elle une cause de jalousie et d’humiliation, puisque la Duchesse était elle même désenchantée au sujet du farfadet ; mais ce qui était bien plus important encore, le solide service de Meurs. Gérard et Firmin avait démontré à cette fille de bon sens, qu’il était possible de vivre à la campagne, et que là comme ailleurs pour avoir du plaisir à faire l’amour, il n’était pas absolument nécessaire d’appeller des Comtes, Marquis, Barons et Chevaliers.

Il faut bien qu’on s’en passe tout-à-fait en France, puisque, maintenant, il n’y en existe plus.




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