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Lajoie. Et moi, je vois tout ce qu’il me faut, tout ce qui me plait, et ce qui doit nous suffire — (aux bateliers) Avés-vous bientôt fait, mes petits amis ?

Firmin. (le plus jeune) J’attendons votre commandement, Mam’zelle, mon cousin va seulement voir s’il y a quelque poisson de pris à nos lignes dormantes. Mais me voici toujours pour commencer.

Mlle. de Beaucontour. (bas à Lajoie) Ah Coquine ! j’y suis enfin ; c’est donc cela ? (mine dédaigneuse.)

Lajoie, (un peu sévèrement) Oui, Mademoiselle ; c’est cela (elle la contrefait) j’aime fort votre dédain, imité des sottes de la cour ! Ceque vous nommés cela, ce sont de jolis hommes, sains, frais, tendres et discrets, autant de qualités qui manquent à vos poupées à l’œil de bœuf[1], à vos agréables présentés, que les bordels de Paris partagent tous les jours avec les hôtels du Faubourg St. Germain et les mansardes de Versailles[2].

Mlle. de Beaucontour. Comme te voilà fâchée contre moi. — La paix !

Lajoie. Approche Firmin. (à Mlle. de Beaucontour.) Regardés, belle, cette paire d’yeux noirs ! La candeur et la tendresse ne s’y peignent-elles pas ? Voyés ces dents ? — Nos cuisiniers chimistes et nos architectes en ſucre permettent-ils à vos voluptueux gourmands de conserver longtems cet émail ? La rose est-elle plus fraîche que cette respiration villageoise ?…

Mlle. de Beaucontour. Je conviens de tout.

Lajoie. Depuis que j’exige de mes très dévoués serviteurs qu’ils se baignent pour l’amour de moi deux ou trois fois par jour…

  1. Salle publique du tems de la cour.
  2. Les dames de service y avaient presque toutes un très petit appartement pour leur quinzaine.