Page:Nerciat - Contes saugrenus, 1799.djvu/24

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

Lajoie. Eh bien, Mademoiselle ? voilà de la franche galanterie champêtre : dans l’impatience où l’on est de me voir, mes enfans gâtés me désobéissent, et changent ma consigne.

Mlle. de Beaucontour. C’est tout-à-fait à propos. Qu’aurions nous fait ici ! Nous ennuyer : il vaut bien mieux…

Lajoie. Sans doute : il vaut mieux s’aller faire… Comme vous avés saisi cela.

Mlle. de Beaucontour. Je ne prétends pas faire la bégueule : si j’aime les grandeurs, j’aime encore mieux le plaisir, et tout franc, l’un de mes chagrins, ici, c’est que pendant toute la nuit je ne trouve à parler qu’à…

Lajoie. (interrompant) Quelqu’un qui raisonne fort mal, dit le proverbe[1]. Partons : nous allons trouver gens qui vous pousseront des argumens concluans et bien plus de votre goût… On s’arme d’éventails et de parasols, on traverse un beau jardin qui aboutit par une terrasse et des degrés, à la marne. Là deux jeunes garçons dont le plus âgé n’a pas plus de 19 ans, attendent Mlle. Lajoie. La compagne qu’elle amène, cause à ces bateliers un moment de surprise, ils s’entreregardent avec embarras. Ces Demoiselles sont reçues fort respectueusement dans la nacelle : Mlle. de Beaucontour surtout qu’on sait être entre deux états, c’est-à-dire un peu moins que maîtresse, un peu plus que soubrete. On voyage pendant une heure, dans le plus grand silence de la part des rameurs. Mlle. Lajoie, qui a ses raisons pour que cela soit ainsi, occupe son amie d’une brochure nouvelle, farcie d’estampes libres. Mlle. de Beaucontour, quoique très amateur, ne donne pas à tout cela beaucoup d’attention. Elle est frappée de se voir ainsi conduite sur l’eau par deux gaillards que plus elle les examine, plus elle les trouve jolis, frais et bien tournés… Sais-tu, dit-elle à l’oreille de Mlle. Lajoie, que si ces polissons-là étaient bien mis, ils pourraient aller de pair avec mille gens que je vois faire avec

  1. Entre libertins, on dit à qui parle mal, tu raisonnes comme un C…