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L’EMPOISONNEUR

s’il avait pu entendre cette conversation tenue le lendemain, entre le tenancier et Louis Comte :

— Ah ! te voilà, s’était écrié le premier en voyant arriver l’autre. Si tu veux arriver à quelque chose, il faudra pourtant que tu renonces à cette habitude de te saouler comme un porc !

— J’essaierai, répondait Louis Comte, mais j’ai des soucis !… J’ai bien du trouble, allez !

— Imbécile ! De quoi t’inquiètes-tu ?… Grâce à la recette que je t’ai enseignée, te voilà devenu blond ; deux légers coups de lame de rasoir ont complètement changé la forme de tes yeux !… Qui pourrait te reconnaître ?

— Ah ! c’est pas seulement ça !…

— Alors, quoi ?… Tu voudrais être riche ? … Patience !… Notre plan marche à merveille. Tu perds régulièrement à nos parties de cartes et je m’arrange pour gagner l’équivalent de tes pertes, de sorte que le jeu semble régulier ; cependant, petit à petit, tu as réussi à faire monter les enjeux sans éveiller les doutes. Les prospecteurs s’ambitionnent et ce soir, jour de paye, je te promets une grosse partie. Aussi, changement de tactique !… Ce soir, nous jouons la combinaison. Ils ne soupçonnent pas notre entente et nous allons les dépocher à fond !… « Cheer up, piece of cheese ! » nous allons commencer le travail sérieux !


V

UNE PARTIE MOUVEMENTÉE


Dans le sous-sol, où flottaient un nuage de fumée et des relents d’alcool, la partie battait son plein, à peine retardée par les « traites » que « passait » fréquemment le sieur Lorenzo Lacroix, lorsque son voisin de gauche mêlait les cartes.

Les enjeux, modestes au début, avaient été adroitement et progressivement majorées ; de grosses différences commençaient à échauffer le jeu.

Cependant, en joueurs habitués, tous observaient un silence relatif, absorbés dans le calcul des probabilités et peut-être aussi, dans la surveillance des marches des partenaires, car la confiance était loin de régner dans le tripot.

Déjà, plusieurs regards, irrités et soupçonneux, avaient salué la chance invraisemblable qui semblait favoriser Lorenzo Lacroix et son voisin, l’homme blond. Cependant, leur attitude paraissait impeccable.

Tout à coup, peu après minuit, il se produisit un événement assez imprévu.

L’homme blond avait la main négligemment posée sur la table quand il poussa un cri de douleur ; sa main venait d’être traversée par un poignard, avec une telle violence qu’elle se trouvait clouée, tandis que, dressé devant lui, un joueur accusait :

— Je gage qu’il y a, entre cette main et cette table, un as, qui ferait tout à fait l’affaire de ta fripouille d’associé !

En un clin d’œil, le poignard fut arraché et la carte ensanglantée apparut, tandis que le jeu de Lacroix, vivement retourné, révélait les trois autres as.

Les joueurs ne sont pas tendres quand ils prennent un ou des partenaires en flagrant délit de fraude et les habitués de ce bouge n’étaient pas précisément des agneaux. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, les deux tricheurs se virent acculés au mur, par cinq gaillards menaçants, décidés à leur infliger un terrible gent qu’il avait pu saisir, puis, au lieu de supporter le choc, comme, en désespoir de cause, le faisait son compagnon, il s’était baissé brusquement tandis que les poings, lancés vers son visage, venaient se meurtrir contre le mur.

« HAUT LES MAINS !  !  ! »

Maintenant, Lorenzo est contre la porte, tenant en respect, « à la pointe » du revolver, les cinq adversaires qui se sont empressés d’obéir au commandement bref, laissant retomber Louis Comte, inerte, évanoui sous les terribles coups qu’il a essuyés !

« HAUT LES MAINS !  !  ! »

Lacroix répète le commandement, sur un ton plus menaçant encore, car, dans le regard des hommes, il vient de lire une pensée de rébellion. Sous la menace de l’arme implacable et par le magnétisme de l’autoritaire vieillard, les hommes sont matés !…

Lorenzo le constate en ricanant, tandis qu’une pensée cynique et audacieuse lui vient, et dont il s’amuse.

L’argent qu’il n’a pu leur gagner, ou leur prendre, il va se le faire donner, tout simplement. Tentative d’une témérité folle, sans doute, mais, outre qu’il était âpre