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L’EMPOISONNEUR

comme si, soudain, ses nerfs se détendaient ; sa figure s’anime, il se sent envie de rire et c’est du ton le plus cordial qu’il apprécie :

« Gee whiz !… Ça fait plus de bien qu’un coup de pied au derrière ! »

Tandis que l’inconnu boit à son tour, Joseph songe à sa frayeur passée et sourit, se moquant de soi-même. L’autre se sent également de belle humeur et c’est gaillardement qu’il déclare :

— À c’t’heure, faudrait penser à manger un peu !… Venez-vous ?… On se gardera, un coup pour après !

Et il glisse le flacon dans la poche intérieure de son paletot.

— On va y aller ! répond Joseph, laconiquement, en versant dans le bassin de l’eau pour sa toilette.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Après le déjeuner, ils se retrouvent dans la même chambre, car il y a encore un coup à boire ; d’ailleurs, Joseph veut rendre la politesse et il se prépare à appeler le patron, mais son compagnon l’arrête :

— Attendez !… il ne vous en donnera pas !… À deux, on peut faire une cause !… Donnez moi une piastre ! J’vas aller en chercher !

Le raisonnement est parfaitement logique et Joseph porte la main à sa poche de côté. Elle est vide ; il a dépensé sa menue monnaie et il lui faut avoir recours à son « bunch ». Il hésite à sortir, devant cet étranger, son petit magot, composé de billets de cinq et dix piastres, mais il ne peut plus reculer ; alors, se retournant, il extrait un billet de cinq piastres qu’il remet à l’inconnu en disant :

— Tenez, vous ferez changer ça !

— O. K., fait l’homme, en disparaissant, pour revenir bientôt avec quatre piastres et le flacon rempli. Maintenant, Joseph a honte de ses craintes injustifiées ; pourtant, il ne peut s’empêcher de trouver dans le regard de cet homme, une expression inquiétante, mélange de ruse et de cruauté.

Le deuxième flacon vidé, un troisième a été acheté par l’inconnu et les idées de Joseph commencent à s’embrouiller, mais il se tient toujours sur ses gardes et tressaille quand il s’entend demander à brûle pourpoint :

— Et maintenant, qu’allez-vous faire ?

Et cela, à la minute précise où, intérieurement, il se posait la même question, après avoir repassé rapidement dans son esprit les événements de la veille.

Cet homme est-il donc un sorcier ?… A-t-il le pouvoir mystérieux de suivre ses réflexions silencieuses ?…

Comme il ne répond pas, l’autre ajoute :

— Vous êtes venu chercher de l’ouvrage ici, à La Tuque ?

— Ici ?… Oui… Je ne sais pas… peut-être ailleurs !

— Ah ! vous ne savez pas ?… En somme, vous êtes parti de Montréal parce que vous y étiez obligé ?

— Obligé ?… Non ! Pourquoi obligé ?

Il est devenu soudainement agressif et le bonhomme, qui s’en aperçoit, reprend conciliant :

— Après tout, c’est pas de mes affaires !… Mais si vous cherchez un ouvrage payant, je peux vous aider à trouver.

— Comment ?

— Comme ça !

Et, d’un geste prompt de prestidigitateur, il a étalé un paquet de cartes sur le lit.

Malgré le whiskey absorbé, Joseph raisonne froidement la situation et en éprouve un soulagement relatif ; cet homme, cela s’affirmait de plus en plus, ne faisait pas partie de la police ; ce ne devait pas être non plus un bandit dangereux, mais plutôt un vulgaire filou qui comptait lui arracher son argent dans une partie de cartes.

Bien décidé à ne pas être aussi niais, il répondit résolument :

— Inutile d’insister, l’ami !… Je ne joue jamais à l’argent !

— Parce que vous ne savez pas jouer !

— Je sais jouer, mais…

— Vous ne savez pas jouer… comme moi. Regardez !… Je mélange les cartes. Coupez !… Coupez ! ça ne vous engage à rien ! Là !… Voulez-vous l’as de trèfle ?… Le voici !… La dame de cœur ?… La voilà !… Nommez une carte !

— Roi de pique !

— Le voici !

Joseph éprouvait une sorte d’admiration pour le triste personnage, mais il se contenta de dire, en riant :

— Je crois bien que j’avais raison de ne pas vouloir jouer !