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du Comité de salut public. Il y avait à délibérer. La faim et le dénûment, et l’ambition par-dessus, pesaient d’un côté dans la balance ; sa conscience fit contrepoids de l’autre. Depuis la sanglante journée du 31 mai, il s’était rangé du parti des vaincus ; il refusa. Et quelle existence il menait en ce temps-là ! Lui-même l’a retracé dans une lettre d’intime confidence qu’un ami a conservée : « Allant nu-pieds, dit-il, faute de souliers, logeant dans un misérable garni faute de chambre, mangeant dans une misérable gargote, où je mourais de faim faute d’argent, m’ennuyant beaucoup, et regrettant Paris et le collège d’Harcourt. » La fortune lui montra le retour à Paris sans le séduire ; c’est qu’il n’aurait plus osé passer devant la porte de son collège d’Harcourt, ramené par un tel protecteur.

Il lui devenait pourtant impossible de vivre ainsi plus longtemps. Telle était sa détresse, qu’il regarda comme un bonheur qui passait son attente d’entrer commis au service d’un marchand de salaisons. Le vivre et le gîte assurés, avec 600 fr. d’appointements ! c’était la richesse.

Il se mit donc à l’œuvre, enregistrant les tonnes et les paniers à l’entrée et à la sortie, et même aidant de sa personne à les ranger dans le magasin, sans indignation, sans murmure contre les hommes et contre le sort. Ne savait-il pas que le philosophe Cléanthe avait tiré de l’eau comme mercenaire d’un jardinier ; que Plante, le grand poète, avait tourné la meule d’un moulin ? et (un exemple tout près de lui) la tradition du collège d’Harcourt ne disait-elle pas que La Harpe, alors si célèbre, avait balayé les classes avant de les remplir du bruit de sa jeune renommée ?

Une fois que les angoisses du présent jointes aux sou-