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il avait l’imagination si remplie, se redisait-il à lui-même ces paroles de Sénèque : « Voici un spectacle digne des regards de la Divinité : l’homme de bien aux prises avec la mauvaise fortune. » Que le conseil lui vînt du philosophe ou d’une inspiration naturelle et spontanée, sa résolution était prise ; il se jeta sans hésiter dans les hasards et les misères que lui présentait confusément un sombre avenir.

Quel métier prendre ? car il lui en fallait un. Celui d’imprimeur, comme le moins étranger à ses goûts littéraires, lui vint à l’esprit le premier. Mais ce n’était pas plus le temps d’imprimer des livres que d’en faire ; et que pouvait espérer l’apprenti, quand les habiles même voyaient leur gagne-pain leur échapper ? Alors, quoiqu’il n’en eût point l’âge, ni la force, encore moins la stature, il voulut se faire soldat, et se rendit à Dieppe où l’on s’enrôlait. C’est une chose à remarquer chez lui que cet instinct de résistance à toute objection dans le choix d’un état pour vivre.

Par bonheur, l’officier de recrutement auquel il s’adressa était humain et intelligent : il comprit bien vite quel dommage ce serait d’envoyer un tel volontaire au feu de l’ennemi, et que la patrie pouvait tirer de lui un meilleur parti pour son lustre que pour sa défense. Il le fit entrer dans les bureaux de la municipalité.

On croira sans peine qu’il y fut remarqué. Ses chefs lui donnèrent beaucoup de travaux, quelques éloges, et fort peu d’argent, moins que le nécessaire, et, qui pis est, en papier. Ces distinctions stériles l’exposèrent au danger d’une tentation redoutable. Un personnage puissant dans ces jours de terreur, Fouquier-Tinville, dit-on, de séjour à Dieppe, fit attention à lui, et lui proposa de l’emmener à Paris, de le placer dans les bureaux