Ouvrir le menu principal
Cette page n’a pas encore été corrigée


668 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

accumulés sur le bord. Partout, dans le sol spongieux, s'entrecroisent les traces de ces oies sauvages qui devant moi s'attardent à brouter de maigres gazons pelés ou bien demeurent alignées au long de la rive, rengorgées et sans méfiance. Les canards, eux, n'attendent point le plomb. Ils ont pris le large, leurs flottilles se balancent au creux des vagues. Je longe la plage morne, le sel craque sous mes pas. Le site est désert, exaltant et désolé. Les oies, par bandes, s'ébranlent pesamment. Je les dédaigne et n'ai d'yeux que pour une bande de flamants enfoncés jusqu'à mi-cuisse dans l'eau glauque, sur quoi éclatent le rose tendre de leur col en tuyau, le cramoisi de leurs ailes. Mais ils ne me permettent pas d'approcher. Les grandes pennes rouges soudain s'étalent et claquent ; sans un cri, d'un mouvement unanime, ils prennent leur vol et tout de suite se mettent en file. Pendant un quart d'heure, ils évoluent à la queue-leu-leu au-dessus du lac. Le cou tendu, les pattes allongées dans l'axe du corps, ils ont l'air d'échalas que soutiendrait dans le vent le batte- ment d'une voile pourpre. Impossible d'atteindre la falaise où enfin ils se posent. Un épais fourré de roseaux, hauts et noués comme des bambous, me barre le passage. Au premier pas, ils s'écartent, se referment en rideau derrière moi, au second s'enchevêtrent, forment muraille. J'en- fonce en même temps et perds pied dans la vase. Il faut reculer précipitamment. En rebroussant chemin, abattu une petite aigrette, d'un blanc neigeux sur les sables grisâtres, mais elle est toute jeune, les plumes précieuses commencent à peine de pousser ; on distingue sa peau noire entre les flocons d'ouate qui recouvrent son cou délicat et qui ploie entre mes doigts.

�� �