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638 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��Dans Comœdia, une belle page de Francis Jammes s'est égarée. Le vent d'automne, qui roule les feuilles mortes, a détaché ce poème en prose, tendre pousse que parcourt une jeune sève :

La sépulture des poètes

" Quand j'ai travaille à mon poème avec autant de soin qu'un bon cordonnier à son cuir, je regarde ce bel arbre qui est dans le jardin de la maison qu'Alfred de Vigny habita lorsqu'il était militaire à Orthez.

Ni le commis-voyageur qui retient sa serviette par une courroie et qui se rend à la pharmacie ou chez le libraire, ni le bœuf qui va au champ, ni le chardonneret qui mange du mouron ne savent que là demeura l'auteur des Destinées.

L'ignorance des villes au sujet de leurs hommes célèbres a du bon sens. Elles ne conservent d'eux que ce qui était en harmonie avec elles.

Que Cervantes qui est grand comme Homère revienne à Madrid dans la rue de Francos où il est mort et qu'il demande à l'ombre de sa propriétaire : " N'avez-vous pas connu un poète du nom de Miguel de Saavedra qui a écrit Don Quichotte f " Point de doute qu'elle ne lui réponde :

"Si vous parlez d'un manchot, oui ; si vous dites un poète, non, "

Par cette méconnaissance n'est-ce pas Dieu qui demande que l'on laisse les morts en paix et que l'on ne leur érige pas tant de marbres ?

Il n'est point de plus fastueux monument que celui qui chaque jour s'élève autour de nous. Il n'est pas un pêcher en fleurs ou en fruits qui ne contribue à la sépulture d'un poète ; pas un moineau ; pas une fourmi.

Il suffit que ce tulipier se dore dans le jardin du chantre d'Elva ; que les chèvres s'allongent à l'ombre de la muraille auprès des acacias ; que la fontaine coule : et c'est le vrai tombeau.

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