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528 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bien plus jolie que je ne croyais. Mlle Spiess doit avoir quarante ans, aujourd'hui.

Rôschen est assise à côté d'elle, au premier rang, dans ce groupe. Presque tout de suite, elle me revint tout entière, et avec elle mon ancienne folie d'amitié, toute ma tendresse inutile, et mes fureurs jalouses. " Meine Rosele ", la grande passion de mes douze ans....

C'est par lâcheté pure que je viens de sourire. Bien souvent encore, quand je suis seule, il m'arrive soudain de voir toutes les choses comme son regard autrefois les éclairait pour moi. J'ai douze ans et elle en a treize. Nous avons fini par devenir amies. Deux petites filles se prennent par la taille, mêlant leurs bras et leurs mains. Je la retrouve ainsi au fond de tous mes bonheurs, (je ne vais à elle que lorsque mon visage est heureux); et toute bonté, et toute musique, c'est elle. Puis, tout aussi vite, mon existence présente me reprend : je rentre et je trouve sur ma table les coupures des journaux qui parlent de moi.

Voilà. Mais de l'essentiel je ne vous ai rien dit. Oh ! la couleur, le son, la figure de ces vieux jours sans histoire de mon enfance. La voix solitaire de notre cloche, à la fin d'une longue aube où les chants d'oiseaux avaient foisonné ; les accacias en fleurs, dans la cour, toute une nuit au fond de mon sommeil, comme un goût dans la bouche ; et l'odeur neuve de ma robe d'uniforme, les dimanches matins, quand je sentais devant moi un grand jour sans leçons pour ne penser qu'à elle...

Que cette rue, au bout du restaurant vide, est blessante aux yeux ! comme un damier, avec sa blancheur coupée d'ombres crues. Tenez, j'ai déjeuné à cette table du coin, à gauche, le matin du jour où je suis partie pour ma

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