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33 8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

II

Par quel prodige me suis-je évadé de moi ? Je regarde ma subjectivité par le dehors, comme les murs d'une prison que l'on vient de quitter. Je sais que j'y rentrerai bientôt et je jouis avec gour- njandise de ces quelques jours de répit.

Sans doute est-ce l'instinct de conservation qui me fit fuir les parages où j'avais accumulé tant de poisons. Tout souci d'unité disparu de ma con- science, elle se dissout dans le présent, qui a cou- leur de sensualité enivrante et triste. Ouvrant les yeux, je perçois ce qui est autour de moi. Des êtres et des paysages m'émeuvent comme si je n'étais plus le gouffre noir et sans écho au bord duquel s'arrêtait toute vie. N'étant plus seul je ne suis plus moi. Ou serait-ce que, n'étant plus tout à fait moi, j'ai voulu n'être plus seul . Le désir m'a envahi comme une chose venue du dehors. Sans contact ni regard, nous y sommes tous deux perdus. La voiture qui nous emmène roule silen- cieusement à travers la campagne, et la présence de cet être qui est si loin de moi et si près, m'em- plit de tristesse, d'ardeur et de vie. Nous voici gravissant obliquement le flanc d'une montagne. A notre gauche poussent des plantes de fenouil. C'est la première fois que j'en vois ici, et je prends plaisir à la vigueur de leur dessin. Nous dépas-

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