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146 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

temps absolument différent du vol, l'un l'essor vers un but, l'autre l'aile qui plane. Il est des cas où traduire l'un par l'autre me semblerait un véritable contre-sens. Appliquons cela à deux exemples pris dans cette page de d'Ablancourt, et que j'ai entendu critiquer : il me semble que notre compatriote s'est tiré de sa tâche avec un goût extrême- ment fin. Il est certain qu'il ne pouvait lutter de vertu et de concision avec le latin de Tacite, il lui fallait transposer suivant le génie propre du français, et il l'a fait si parfaitement que sa version me semble parfois supérieure au texte : Atrox prœliis^ discors seditionibus^ mérite la censure de Pascal : trop^ de deux mots forts ; il fallait atténuer le support (plein de)^ lui donner en somme le rôle d'une espèce de conjonction, et faire éclater la lumière sur les mots essentiels, l'un âpre et sonore, guerre^ l'autre long comme une opération poli- tique : divisions^ cruautés est beaucoup plus fort que sœvum et rétablit ainsi l'équilibre. L'autre exemple : nobilitatus cladibus mutuis Dacus est encore plus fort : nobilitatus est un assez vilain mot ; on aurait pu employer décoré : d'Ablancourt a préféré avec raison le mot majestueux pareil à un fleuve qui roule ses eaux en grondant : ensan- glanté ; qui rend en même temps quelque chose du timbre funèbre de cladibus ; mutuis était peut-être légèrement impropre et convenait plutôt à une guerre civile ; d'Ablan- court a amplifié, comme il convenait au magnifique Danube remplaçant le sec Dacus, et il termine par l'éclat d'oriflamme de Victoire. A la place d'une idée de pure rhétorique, voici le trophée lui-même.

Paul Claudel.

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