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75^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

complaisamment aux coupures qu'on y pourrait faire. Pourtant, aucun détail n'est inutile. Les œuvres de Dostoïevski ne sont pas de celles qui se prêtent sans dommage à la simplification. La vie presqu' épouvantable qu'elles respirent, et ce visage humble et violent que chacun de leurs personnages tient vers nous tourné, comprenons que s'en effacerait l'ardeur si nous enlevions la moindre page du livre. L'épreuve fut faite et justement avec les Karamazov. Qui n'a ressenti un malaise déçu à lire certaine traduction récente sans vergogne abrégée ? La raison de ce pâlissement que fait subir à l'œuvre la plus minime suppression, est facile à découvrir : Dostoïevski n'arrive à éveiller la vie qu'à force de compliquer et de char- ger son intrigue. Ce n'est pas par quelques traits nets et dépouillés qu'il la dessine et qu'il l'anime ; elle ne commence à tressaillir qu'au moment où elle atteint sa suprême com- plexité. Et n'est- il pas temps de comprendre combien la com- plication est une valeur littéraire importante ? La simplicité c'est la généralité. Plus l'œuvre devient complexe, plus elle se fait particulière, par suite plus elle vit. Il ne faut pas écouter la paresse de quelques-uns qui craignent les livres " embrouil- lés. " Si le roman des Frères Karamazov paraît si formidable- ment réel, c'est qu'il est écrit sans aucun sacrifice. La mul- tiplicité des épisodes, la masse même des événements et des moments, leur enchevêtrement indescriptible donnent à l'œu- vre une existence, une présence terribles.

Mais le théâtre est l'art des sacrifices. Le roman ne peut devenir drame que s'il abandonne tout ce qu'il comportait d'épisodique. Et voici où MM. Jacques Copeau et Jean Croué ont fait preuve d'une habileté et d'une intelligence profondes. Ils ont su trouver l'équivalent dramatique de la complexité de Dostoïevski. Ils n'ont essayé ni de transporter sur la scène l'œuvre complète, ni de l'analyser jusqu'à n'en avoir plus que l'extrait tragique. L'intrigue de leur drame est loin d'être simple. Les critiques ont tous éprouvé une grande et très naturelle difficulté à la raconter à leurs lecteurs. Certains ont déclaré qu'ils renonçaient à résumer la pièce. Les auteurs en effet ont accueilli — le sujet des Précoces mis à part — la triple

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