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des mains tendues relieraient l'un à l'autre les miradors ; en se penchant les amants pourraient s'embrasser. Toute cette ville semble faite pour des courses nocturnes, pour les furtives trahisons; on croit voir les portes battre, les fenêtres s'ouvrir, se fermer, Almaviva presser Rosine, et les tuteurs apparaître, bafoués, trompés, en robe de chambre, en bonnet de nuit. Ah ! si l'on entendait une guitare ! Et voici qu'une guitare s'accorde, retentit...

On écoute ; d'abord on demeure insensible ; l'oreille accueille défavorablement ce tapage monotone, sans langueur, sans flexion, cet orage sur des fils électriques. Mais le joueur s'acharne, s'étourdit, s'enivre, le bois de l'instrument autant que les cordes résonne ; cette guitare semble une planchette large et lisse où l'on a fixé des nerfs. Quel amoureux ébranlement ! quelle rage ! quelle colère des mains, des pieds et des dents ! Musique barbare, irritante, sans douceur qui parle au rêve ; aucun enjôlement, mais la brutale puissance d'un cri qui ne veut se taire, d'une incurable volupté, qui ne veut ni l'apaisement ni la mort. Que ce soient des habaneras, le tango trépidant, la malaguena, c'est toujours cette même rapide bacchanale, qui fait, dans toutes les Espagnes, les hommes frapper leurs paumes d'une cadence sèche et serrée, tandis que les danseuses heurtent le sol de leur talon précis comme le sabot du bouc, et mêlent, dans les contradictions de leur jeu frénétique, la passion et la révolte.