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388 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'Occident, s'avançant, comme lui, dans un bruit, sur la mer, d'eau froissée et de brise, dans un battement paisible d'artère, fendait une épaisseur de perle vaporisée. Et vraiment, de cette proue où j'étais seul, d'où le navire et son humanité ne pro- longeaient derrière moi qu'une ampleur traînante et rejetée de rêverie, globule il me paraissait, sur le sillage, suivre une artère de la planète, une de ces artères impassibles, mais vivantes, qui, par des courants réguliers, mènent comme du sang les migrations, distribuent la vie selon un rythme et des lois. C'était la route qui par les nuits d'été, sous les mêmes constellations, avait porté tant de colons ioniens et doriens vers l'Amérique du monde grec, la grande terre de Sicile. Mes com- pagnons s'en allaient, pareils, mais plus loin, vers une Sicile démesurée. Ces eaux successives, dans l'identique lit, coulaient des rochers trop nus, des terres infertiles, et d'une Grèce qui, pour ses enfants, n'avait que de la lumière et pas de lait.

Quand les danses et les psalmodies orientales eurent cessé, que tout le vaisseau ne fut plus que sommeil, plus que silence vaste éployé sur le rail huileux du sillage bruissant, je suis resté, jusqu'à l'aube, seul, dans mes cordages, et, veilleur voluptueux de proue, n'ayant plus pour monde qu'une mer calmée, une douceur de nuit et d'étoiles indéfinies, je n'ai laissé vivre et s'ailer en moi que, concentré sur cette pointe en une exaltation de

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