Ouvrir le menu principal
Cette page n’a pas encore été corrigée


292 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Quelques amis sont dans la salle, qui pleurent silen- cieusement. La mère vient à nous, qui ne peut pas pleurer mais se lamente. A chaque nouvel arrivant elle reprend un nouveau couplet à la manière d'une pleureuse antique. Elle ne s'adresse pas à nous, mais à son fils. Elle l'appelle; elle se penche vers lui, l'embrasse : " Petit bon sujet ! lui dit-elle... Je connaissais toutes tes petites manières... Ah! te renfermer à présent ! te renfermer pour toujours... "

Cette douleur surprend d'abord, si éloquente ; aucune expression dans l'intonation de la voix, mais une extraor- dinaire invention dans les appellations de tendresse... puis, se retournant vers un ami, sans changer de ton, elle donne une indication précise, au sujet des frais d'inhuma- tion ou de l'organisation du départ. Elle veut emmener son fils au plus vite, l'enlever à tous, l'avoir à soi seule, là-bas ; " J'irai te voir tous les jours, tous les jours. " Elle lui caresse le front. Puis se retournant vers nous : " Plaignez-moi donc Messieurs !... "

Marguerite Audoux nous dit que la dernière demi-heure fut atroce. A plusieurs reprises on crut que tout était fini, l'affreuse respiration s'arrêtait ; la mère alors se jetait sur le lit : " Reste encore un peu avec nous, mon ami ! Respire encore un peu ; une fois ! encore une fois ! " Et comme si le " petit bon sujet " l'entendait, dans un énorme effort on voyait tous ses muscles se tendre, la poitrine se soule- ver encore très haut, très fort, puis retomber... Et le docteur Elie Faure, pris d'une crise de désespoir s'écriait en sanglotant : " J'ai pourtant fait ce que j'ai pu !... "

C'est à neuf heures du soir qu'il est mort.

�� �� �