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ENFANCE ET JEUNESSE 171

de 1892, le collégien chétif qu'on appelait "le petit Philippe ".

Pour séparer, selon l'usage, les "moyens" des "grands", la cour est divisée, par une ligne idéale qu'il est interdit de franchir, en deux rectangles égaux. Dans l'un je tour- nais en rond, trois ou quatre heures par jour ; dans l'autre le petit Philippe tournait toujours avec le "grand Gaston", géant maigre et mince, candidat comme lui à l'Ecole Polytechnique. Je crois que Philippe s'était lié avec le grand Gaston parce qu'il jouait du violoncelle, et qu'il échappait ainsi, par un côté de sa vie, à la prose quoti- dienne du lycée. Le géant mince marchait à larges enjambées, le chef incliné du côté de Philippe qui, tou- jours un peu en arrière, tendait vers lui sa petite tête ronde, maigre, aux cheveux ras, au menton fuyant, coupée d'un lorgnon bien campé sur le nez pointu. Pendant un an je les ai vu tourner tous les deux, matin et soir, d'in- terminables rondes, et j'étais un peu jaloux du grand Gaston, car je devinais que Philippe " n'était pas comme les autres " et je l'aimais secrètement, le sentant proche de mes quinze ans à cause de son visage d'enfant et de sa petite taille.

L'année suivante, je fus admis à franchir la limite et j'allai tout droit vers lui. C'est alors que je vis ses yeux. Ils étaient, sous les verres épais du lorgnon, vastes, fasci- nants, fouilleurs ; je n'ai jamais pu mentir sous le regard de ces yeux-là. Il me parla de Cérilly, de son père le sabotier, de sa sœur et de ses petites amies si douces, d'Hélène qui avait des cheveux blond cendré et des yeux couleur des vieux meubles, et sans doute aussi de la bonne Madeleine, et de la pauvre Marie ; mais elles portaient

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